À LA UNE ACTUALITÉ CULTURE POLITIQUE — 07 décembre 2018
Former les plus jeunes, leur transmettre le sens du travail, de l’humilité, du courage, de la loyauté et de la générosité.
Mon Maître aimait particulièrement cette phrase de Levinas : « La vie consiste à recevoir, à célébrer et à transmettre ».
Ces mots-là, il n’a pas fait que les transmettre, il les a vécus !

Josué Guébo

Au domicile de mon Maître, dimanche 2 décembre 2018. Il va être minuit. Assis à même les marches, j’attends qu’on me mente. Et personne pour dédire l’apocalypse. Elle est là. Pesante. Violente. Imbuvable.

Face à la brutalité de la nouvelle, je dois me résoudre à agripper des souvenirs. Mais ils sont trop récents, pour ne pas être blessants, trop brûlants pour ne pas être tuants. « La mort n’aura pas raison deux fois ». La phrase me remonte comme en un accent tonique : ainsi me parlait mon maître, Séry Bailly, l’homme affable, l’esthète et le père.

« La mort n’aura pas raison deux fois ».

La phrase, il disait la tenir de son maître à lui, Memel Fotê qui l’avait prononcée au lendemain de la disparition d’un autre monstre sacré, Oupoh Oupoh. Memel Fotê avait en effet refusé d’annuler une réunion, à laquelle tous les trois devaient participer. Face au deuil qui les avaient frappés, de plein fouet, cette nuit-là, les maîtres n’avaient pas flanché. Ils avaient maintenu leur séance de travail, dès le lendemain, envers et contre la lame acérée des circonstances. Ce n’était pas la compassion qui leur manquait. C’était juste que ces hommes-là étaient nés pour se tenir debout, nés pour enseigner à la postérité l’alphabet de l’engagement, la geste sacrée de la fidélité et de la dignité.

« La mort n’aura pas raison deux fois ». L’homme qui me l’a enseignée était de la lignée des pédagogues. Les vrais. Ceux ayant choisi d’être d’authentiques passeurs de savoirs et de valeurs. Chez Sery Bailly il y a toujours eu une nette homogénéité entre connaissance et vertu. Dans la pensée de l’homme qui n’a jamais perdu « la mémoire de la destination », l’apprenant, à l’image, de l’honnête homme devait être immanquablement un être d’intégrité, de loyauté et de probité.

Ces valeurs, le pédagogue les aura incarnées, jusqu’au bout, posant– dans une geste messianique – la plume à la tâche. A la vérité, cet homme, par ses vertus, son savoir et sa générosité a toujours constitué à mes yeux, un prêtre laïc, dans la mesure où au sein des religions dites révélées, la figure du prêtre reste une métaphore de l’engagement sans réserve et du dévouement sacrificiel.

Mais le prêtre est aussi le presbuteros grec, c’est-à-dire l’ancien, le repère temporel auquel se réfère le communiant. Dévouement et exemplarité apparaissent donc comme des constantes de la fonction pastorale, bien que ces deux exigences ne puissent circonscrire la figure du prêtre, sans la notion de désintéressement, troisième terme d’un triptyque susceptible de clôturer le champ sémantique du presbuteros.

Les notions de partage, de sacrifice et d’exigence mémorielle qui font sens dans la communion cultuelle retrouvent immanquablement un écho séculier dans la pratique de la préface telle que l’a, entre autre, abordée Séry Bailly. En tant qu’intellectuel, mais plus particulièrement préfacier, il s’est posé en officiant d’une eucharistie immanente.

I. La préface, un acte d’engagement

En l’état actuel de nos lettres, l’écrivain Séry Bailly est l’auteur ayant, en Côte-d’Ivoire, réalisé le plus grand nombre de préfaces. De la poésie à l’essai, du roman au théâtre, le prêtre laïc a toujours mis sa plume au service de ses pairs. C’est ainsi qu’en toute humilité, mon Maître souligne, dans la préface qu’il signe au livre du chroniqueur Julien Anaki : « Quand une personne vous demande de préfacer son livre, c’est un honneur. D’autres personnes auraient pu être sollicitées »[1]

Ce sont là, les phrases d’un homme pénétré de l’éthique pastorale « du serviteur inutile »[2]. Cette éthique repose sur une dialectisation du rôle du magister par laquelle l’officiant se déchoit lui-même de sa naturelle posture d’ascendance. Ici, bien que le préfacier, parce que devancier, soit celui dont les lumières honorent les pages du requérant, le prêtre laïc se dit honoré d’être sollicité, car dit-il « d’autres personnes auraient pu être sollicitées ». Mais cette humilité, quasi-christique, ne rend pas compte, à elle seule, du maitre comme figure du prêtre laïc. Il faut en référer à l’idéal intellectuel et politique professé par Sery Bailly pour témoigner d’un tel fait. Il y a en effet, chez lui un engagement qui ne peut se détacher de l’idée du dévouement, voire de dévotion. En effet, dans sa préface au livre du prêtre ivoirien Jean-Claude Djereké, le Maitre affirme : « L’engagement politique me parait exiger une sorte de foi profane. La solidarité renvoie à la charité, le salut à la libération »[3] .

Ceci a l’avantage de situer sur la correspondance à établir entre l’engagement de l’écrivain ivoirien et la résonnance religieuse que peut avoir son dévouement pour la cause de ses idées. Mais si nous opérons un rapprochement entre le préfacier Séry Bailly et le Presbuteros grec, quelles nous semblent les lignes forces de la doctrine professée par le Prêtre laïc ?

II. La doctrine : partage, esthétique et défense de la rationalité

La religion dont Séry Bailly me semble être l’officiant est faite de rationalité, d’esthétique et de générosité. La rationalité il la nomme le « béton de la conscience »[4]. Elle lui parait être le matériau essentiel de la construction de l’édifice de la dignité de l’homme en général et de l’homme noir en particulier. C’est pourquoi dit-il : «Il s’agit de reconstruire nos consciences qui reconstruiront nos maisons pour la durée. Le béton de la conscience est plus résistant que celui de toutes les maisons en dur »[5] Or, le culte de la rationalité s’affirme dans la dialectique que prône le préfacier par l’allégorie de la langue d’iguane.

Introduisant, en 2010, l’ouvrage collectif commis par les écrivains ivoiriens, après le terrible séisme haïtien, Séry Bailly écrit : « C’est pourquoi nous devons emprunter la langue d’iguane dont parle Dibéro, le poète de Klisserahio. Elle a deux branches. L’une est feu et sert à fustiger nos manquements envers nous-mêmes et nos semblables. L’autre est eau qui vient apaiser les cœurs blessés par l’histoire des hommes et l’humeur de la nature »[6].

Cette exigence de relativisation a pour nom la dialectique, au sens de théorie du discours prenant en compte le débat contradictoire pour en faire surgir une sorte de vérité hégélienne. Mais à la défense d’une rationalité dialectique, il faut ajouter l’idéal esthétique qui parcourt l’ensemble de l’écriture de l’écrivain ivoirien. Séry Bailly est avant et après tout poète et c’est tout naturellement que les poètes Azo Vauguy et Henri N’koumo, l’ont sollicité, pour lui demander de préfacer leurs textes. La recherche d’un monde où règne le Beau appelle aussi le culte de la générosité. Chez le prêtre laïc ce culte s’exprime dans l’affirmation de la solidarité comme acte de communion. Pour Séry Bailly, tous les hommes sont finalement issus de la même aire et doivent prendre conscience, par-delà leurs différences, de leur commune humanité. Dans la préface au livre du philosophe Voho Sahi intitulé « Si le village m’était conté », Séry Bailly souligne : « Nous sommes tous du même village qui s’élargit aux frontières de la terre »[7].

Et si nous sommes ainsi, du même village, que l’on dit planétaire, nous pouvons donc faire chemin ensemble. C’est ainsi que celui qui préface accompagne le requérant. C’est-à-dire qu’il accepte de faire chemin avec lui.

Les mots de la préface de Séry Bailly au livre de René Babi, intitulé « Amedée Pierre le Dopé national, grand maître de la parole », sont à ce sujet, édifiants : « Quand on doit accompagner des personnes, il convient sans doute de dire comment on les a rencontrées et pourquoi on prend la décision de faire chemin avec elles. Une préface n’est-elle pas un texte d’accompagnement ? Je suis heureux et fier de prendre part à ce voyage »[8]

L’accompagnement dont il est ici question est celui par lequel le requérant fait du préfacier un devancier et avance ainsi sur le chemin avec lui, dans une saine communion d’idées. Dans ce cheminement, l’exigence mémorielle reste la marque d’un souvenir eucharistique sécularisé car comme le dit Séry Bailly « D’un point de vue général, tout texte suit, précède ou chemine avec d’autres. C’est ce principe qui est concrétisé par la tradition des préfaces »[9] .

Tradition ! Le mot est lâché. S’y retrouve tout le sens de la transmission et de la filiation qu’il a toujours maintenu vifs. Former les plus jeunes, leur transmettre le sens du travail, de l’humilité, du courage, de la loyauté et de la générosité.
Mon Maître aimait particulièrement cette phrase de Levinas : « La vie consiste à recevoir, à célébrer et à transmettre ».

Ces mots-là, il n’a pas fait que les transmettre, il les a vécus !

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Josué Guébo

[1] Préface de Sery Bailly au livre de Julien Anaki, Chroniques ivoiriennes, Ausculter la Côte-d’Ivoire, L’Harmattan, Abidjan, 2014, p.13.

[2] La Bible. Luc 17.Verset 10 : « Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire ».

[3] Préface de Sery Bailly au livre de Jean Claude Djéréké, l’Afrique et le défi de la seconde indépendance, L’Harmattan, Abidjan, 2012, p.15.

[4] Introduction au livre « Des paroles de Côte-d’Ivoire pour Haïti, notre devoir de solidarité», NEI, Abidjan, 2010.

[5] Idem

[6] Idem

[7] Préface pour « Si le village m’était conté » d’Alphonse Voho Sahi, Graines de la pensée, Lomé, 2013

[8] Préface de Sery Bailly au livre de René Babi, Amédée Pierre le Dopé national, grand maître de la parole L’Harmattan, Paris, 2010, p.21.

[9] Préface de Sery Bailly au livre de Jean Claude Djéréké, l’Afrique et le défi de la seconde indépendance, L’Harmattan, Abidjan, 2012, p.15.

JOSUÉ GUÉBO

MARDI 4 DÉCEMBRE 2018

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