À LA UNE À SAVOIR POLITIQUE PORTRAITS — 08 octobre 2018
PORTRAIT(S) – Le prix Nobel de la paix a été attribué ce vendredi au médecin congolais Denis Mukwege et à la jeune Yézidie Nadia Murad, ancienne esclave de Daech, tous deux symboles de la lutte contre les violences sexuelles employées comme « armes de guerre ».

 
Une fois n’est pas coutume, le prix Nobel de la paix 2018 a été attribué ce vendredi, à deux personnalités : Denis Mukwege, gynécologue qui soigne les femmes violées en République démocratique du Congo (RDC), et de la Yézidie Nadia Murad, ex-esclave sexuelle du groupe État islamique.

Denis Mukwege, l’homme qui « réparaît » les femmes

Ne jamais se résigner à l’horreur, telle pourrait être la devise du docteur Denis Mukwege, qui depuis des années « répare » les femmes violées victimes des guerres oubliées dans l’est de la République démocratique du Congo. « L’homme cesse d’être homme lorsqu’il ne sait plus donner l’amour et ne sait plus donner l’espoir aux autres », déclarait-il en 2015 au personnel de l’hôpital de Panzi qu’il dirige à Bukavu.

Âgé de 63 ans, marié et père de cinq enfants, le Dr. Mukwege aurait pu rester en France après ses études à Angers. Mais il fait le choix de retourner dans son pays et d’exercer à l’hôpital de Lemera, dans la région du Sud-Kivu. Il découvre alors les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, sont régulièrement victimes de graves lésions génitales post-partum les condamnant à une incontinence permanente.

C’est en 1999 que le Dr. Mukwege crée l’hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d’accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que le Kivu sombre dans l’horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et de ses viols de masse. Cette « guerre sur le corps des femmes », comme il l’appelle, continue encore aujourd’hui. « En 2015, on avait observé une diminution sensible des violences sexuelles. Malheureusement, depuis fin 2016-2017, il y a une augmentation », indiquait-il à l’AFP en mars dernier.

Par son combat pour la dignité des femmes du Kivu, le lauréat du prix Sakharov 2014 est aussi de fait le porte-parole des millions de civils menacés par les exactions des groupes armés ou des grands délinquants de cette région riche en coltan. Profondément croyant, ce fils de pasteur pentecôtiste a d’ailleurs échappé de peu un soir d’octobre 2012 à une tentative d’attentat. A deux mois et demi d’élections cruciales en RDC, les jurés du prix Nobel ont également récompensé une voix parmi les plus sévères envers le régime du président Joseph Kabila. 

En effet, depuis 2015, alors que la RDC s’enfonce dans une crise politique émaillée de violences, « L’Homme qui répare les femmes », comme le décrit un documentaire consacré à son combat et sorti en 2015, a dénoncé à plusieurs reprises « le climat d’oppression […] et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales » dans son pays. Fin juin, Denis Mukwege a encouragé les Congolais « à lutter pacifiquement » contre le régime du président Joseph Kabila plutôt que de miser sur les élections prévues le 23 décembre « dont on sait d’avance qu’elles seront falsifiées ». Et à ceux qui le croient tenté par la politique, il rétorque néanmoins que seuls comptent pour lui les malades de Panzi, mais qu’il n’entend en rien renoncer à sa liberté d’expression.

 

Nadia Murad, ancienne esclave au main de Daech

Nadia Murad est le symbole des pires horreurs qu’a subi son peuple, les Yézidis d’Irak. Cette jeune fille âgée de 25 ans aurait pu couler des jours tranquilles dans son village de Kosho, situé dans une zone montagneuse coincée aux confins de l’Irak et de la Syrie. Mais la percée fulgurante des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) en 2014 en a décidé autrement. Un jour d’août, sur des pick-up surmontés de leur drapeau noir, ils ont fait irruption, tué des hommes, transformé en enfants-soldats les plus jeunes et condamné des milliers de femmes aux travaux forcés et à l’esclavagisme sexuel. 

Aujourd’hui encore, Nadia Murad – comme son amie Lamia Haji Bachar, avec laquelle elle obtenait en 2016 le prix Sakharov – ne cesse de répéter que plus de 3000 femmes yézidies sont toujours portées disparues, probablement encore captives. Ce trafic, Nadia Murad l’a vécu dans sa chair, comme elle l’a récemment expliqué sur le plateau de Quotidien.

Invitée : Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de Daesh

 
Conduite de force à Mossoul, l’ancienne « capitale » irakienne du « califat » autoproclamé de l’État islamique, son calvaire a duré durant de longs mois. Torture, viols collectifs, vente à de multiples reprises sur les marchés aux esclaves, reniement forcé de sa religion : rien ne lui aura été épargné. Car pour les combattants de l’EI et leur interprétation ultra-rigoriste de l’islam, les Yézidis sont des hérétiques.

Comme beaucoup de femmes dans sa région, Nadia Murad a donc été « mariée » de force à un jihadiste qui l’a battait. « Incapable d’endurer tant de viols et de violence » selon ses propres mots, elle a pris la fuite, un projet qu’elle parvient à mettre à exécution grâce à l’aide d’une famille musulmane de Mossoul. Avec de faux papiers d’identité, elle gagne le Kurdistan irakien, à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Mossoul, où elle rejoint les cohortes de déplacés entassés dans des camps. 

Là, après avoir appris la mort de six de ses frères et de sa mère, elle prend contact avec une organisation d’aide aux Yézidis qui l’aide à retrouver sa sœur en Allemagne. Et c’est depuis ce pays qu’elle mène « le combat de (son) peuple » : faire reconnaître les persécutions commises en 2014 comme un génocide.

 lci.fr/

RDC: Le Dr Denis Mukwege en visite chez sa Maman Lydia à Bukavu

RDC: Le Dr Denis Mukwege en visite chez sa Maman Lydia, juste après avoir reçu la nouvelle du Prix Nobel de la Paix 2018.

Geplaatst door Voicedafrique op Zondag 7 oktober 2018

 

Nobel de la paix : Denis Mukwege, un médecin dévoué à la cause des femmes violées

Depuis près de vingt ans, le gynécologue, qui a reçu, vendredi, le prix Nobel de la paix, soigne des victimes de sévices sexuels au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo.

LE MONDE  Par Annick Cojean

 

Nobel de la paix : Denis Mukwege, un médecin dévoué à la cause des femmes violées

Denis Mukwege en Irak, le 24 juin.
Il faut avoir vu l’immense silhouette du docteur Denis Mukwege visiter l’une des salles communes de sa clinique de Panzi, à Bukavu (Sud-Kivu), s’arrêter à chaque lit pour prendre des nouvelles, saisir une main, caresser une joue, se pencher vers un visage avec tendresse afin de recueillir une confidence murmurée en un souffle, pour avoir une idée du charisme de l’homme et du lien qu’il entretient avec ses patientes.

Il faut avoir observé celui qui vient de recevoir le prix Nobel de la paix, voix douce, regard profond et triste, écouter dans son bureau un énième témoignage de viol – ici, une jeune fille de 15 ans tenant dans ses bras sa petite de 3 ans, issue d’un viol, enlevée il y a peu et retrouvée à l’aube, le sexe détruit –, pour comprendre son engagement viscéral, depuis plus de vingt ans, au service des femmes de son pays, et sa révolte devant ce qui ressemble à un cercle vicieux et infernal.

Entretien avec le docteur Mukwege :   « Mon combat et ma franchise dérangent »

Il faut l’avoir entendu, enfin, lors d’un sommet mondial consacré en 2014, à Londres, aux violences sexuelles dans les conflits, implorer un parterre subjugué de 80 ministres venus de 23 pays de ne plus détourner le regard sur « ce déni d’humanité » pour saisir la force d’une croisade entreprise, la rage au cœur, comme un devoir.

« Ce n’est jamais de gaîté de cœur que je quitte le bloc opératoire – tant d’opérations à mener, tant de femmes qui arrivent, encore, encore, et qui ont besoin d’aide – mais il me faut saisir toutes les tribunes pour dire au monde ce qui se passe au Congo et tâcher de le responsabiliser sur ce qui est désormais une arme de guerre. »

 
Il parle et il dérange

Il parle donc, ce médecin gynécologue né le 1er mars 1955 à Bukavu, dans ce qui était encore le Congo belge avant de devenir la République démocratique du Congo (RDC). Il s’exprime avec force, et depuis des années, devant les politiques, devant les chefs d’Etat, à l’ONU ou à la Maison Blanche, au Parlement européen et devant toutes les instances où il s’est déjà vu décerner de nombreuses récompenses (prix Olof Palme, prix des droits de l’homme des Nations unies, prix de la Fondation Clinton, de la Fondation Chirac, prix Sakharov…).

Il parle et il accuse. Il parle et il dérange, adversaire farouche du gouvernement Kabila, dont il dénonce les compromissions, trahisons et atteintes à la démocratie. Contraint de fuir la RDC à l’automne 2012 après avoir réchappé à une tentative d’assassinat, il s’est empressé de revenir à Panzi rejoindre ses équipes, bouleversé devant la panique des femmes et leurs multiples appels (opération ville morte, occupation de sa fondation) pour qu’il ne les abandonne pas.

La tribune de Denis Mukwege dans « Le Monde » :   L’appel à sanctionner l’utilisation du viol comme arme de guerre

Troisième d’une famille de onze enfants, il a été très tôt inspiré par son père, pasteur pentecôtiste dévoué aux autres, qu’il accompagnait très jeune dans ses visites aux malades. « Ma carrière de médecin vient de cette affinité, de cette amitié avec mon père. ». Après des études au Burundi voisin, il rentre au pays en 1983 pour exercer à l’hôpital de Lemera, sur les hauts plateaux du Sud-Kivu.

Il souhaite alors être pédiatre, mais devant les souffrances des femmes, qui, faute de soins, décèdent en accouchant ou sont victimes de graves lésions génitales, il décide de devenir gynécologue afin de lutter contre la mortalité maternelle et « conserver le contact avec les enfants ». C’est à Angers qu’il fait sa spécialité en gynécologie-obstétrique avant de repartir à Lemera en 1989. La guerre l’y rattrape en 1996, son hôpital est dévasté, plusieurs de ses malades et infirmiers sont assassinés.

« Atroce épidémie »
Le gynécologue Denis Mukwege devant l’hôpital de Panzi, situé près de Bukavu, en République démocratique du Congo, le 18 mars 2015.

Il se réfugie temporairement au Kenya avant de revenir au Congo, où il fonde, grâce à l’aide d’un organisme caritatif suédois, l’hôpital Panzi. C’est là, dans ce qu’il pensait être avant tout une maternité et « un lieu de paix », qu’il est confronté en 1999 à sa première victime de viol collectif, et que, débordé par ce qui se révèle être « une ahurissante et atroce épidémie », il transforme Panzi en centre spécialisé dans l’accueil des victimes de viols.

Car les « réparer », les soigner, les opérer ne peut suffire. Les femmes, traumatisées, fréquemment chassées de leur famille ou de leurs villages pillés ou brûlés, ne savent où aller. Le docteur Mukwege adopte alors ce qu’il appelle une démarche « holistique » : chirurgie, soutien psychologique, conseils juridiques (pour porter plainte), formation professionnelle pour devenir autonomes, prise en charge des enfants…

Le lieu est désormais immense, soutenu par de nombreux parrains et militants bienveillants, comme Eve Ensler, l’auteure des Monologues du vagin, qui a créé auprès de l’hôpital Panzi une « Cité de la joie » où les femmes reprennent force et allant. Le docteur assure également sa relève en formant inlassablement de nombreux jeunes médecins à cette chirurgie si particulière dont il est devenu un expert. L’argent reçu par ses différentes distinctions lui a permis de décentraliser ses activités et de créer d’autres dispensaires, centres de santés et cliniques mobiles dans le reste du Kivu.

Surpris par la nouvelle du Nobel dans sa salle d’opération, au matin du 5 octobre, le médecin, heureux, a dédié son prix « aux femmes de tous les pays du monde, meurtries par les conflits et confrontées à la violence de tous les jours. » S’adressant à elles, ce féministe convaincu, père de cinq enfants et toujours accompagné de son épouse, a poursuivi : « Je voudrais vous dire qu’à travers ce prix, le monde vous écoute et refuse l’indifférence… C’est vous, les femmes, qui portez l’humanité. »

 
 
 ivoirois.com

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