À LA UNE POLITIQUE SOCIÉTÉ — 09 février 2018

En novembre dernier, une information, d’abord relayée par l’agence russe RT, est sortie selon laquelle le président Poutine avait approuvé un plan visant à créer un Internet indépendant d’ici le 1er août 2018.

Cet Internet alternatif serait utilisé par les pays du BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – et les protégerait d’une « possible influence extérieure » a déclaré à RT le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov.

FILE PHOTO: Russian President Vladimir Putin speaks during a news conference after the G20 summit in Hamburg

Photo : Alexander Zemlianichenko/Reuters

 

RUSSIE Dmitri-Peskov Dmitri Peskov, porte-parole du président russe 

Dmitri Peskov, porte-parole du président russe

« Nous savons tous qui est l’administrateur en chef de l’Internet mondial, a déclaré Peskov. Et en raison de sa volatilité, nous devons réfléchir à la façon d’assurer notre sécurité nationale. »

Si l’on met de côté pour le moment l’insinuation de Peskov que l’administrateur en chef de l’Internet, l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) [Société pour l’attribution des noms de domaines et des IP Internet], qui se conforme aux lois de l’État de Californie, risquerait de saboter l’accès de la Russie au réseau, la question reste :

  • la Russie pourrait-elle créer son propre Internet alternatif ?

« La réponse à votre question est oui » affirme David Conrad, directeur de la technologie à l’ICANN. Les protocoles d’Internet sont librement accessibles et, parce que c’est un réseau de réseaux interconnectés, il est tout à fait possible de recréer un autre réseau de réseaux interconnectés, dit-il.

USA INTERNET David-Conrad 

David Conrad

Dans l’hypothèse où la Russie voudrait le faire, elle devrait dupliquer le matériel informatique et le logiciel qui gère actuellement le trafic Internet. Cela impliquerait la mise en place de serveurs informatiques, la copie des bases de données existantes, la mise à jour des paramètres de sécurité et la reconfiguration de certaines technologies existantes – fondamentalement, ils auraient besoin de leur propre système de noms de domaines (DNS), la technologie essentielle qui sous-tend l’Internet aujourd’hui et qui, entre autres choses, traduit les noms de domaines (comme <http://lesakerfrancophone.fr&gt😉 dans des nombres lisibles par ordinateur qui constituent l’adresse IP (Internet Protocol) d’un domaine.

Pour un Internet indépendant, la Russie devrait développer trois composantes principales.

  1. Elle aurait besoin d’un nom d’espace, c’est-à-dire une structure qui organise le trafic Internet – les requêtes d’adresse IP et les réponses – selon un schéma hiérarchique qui ressemble à une arborescence.
  2. Il lui faudrait un serveur racine et sa base de données, un réseau d’ordinateurs qui serait le premier à répondre aux requêtes Internet et à les diriger vers des serveurs de nom de domaine plus bas dans la hiérarchie.
  3. Et elle devrait reconfigurer ses résolveurs DNS existants [transformant un nom de domaine en adresse IP], c’est à dire les ordinateurs généralement gérés par les fournisseurs de service Internet, qui lancent les requêtes conduisant au résultat final. Les résolveurs gardent également les réponses aux requêtes en mémoire cache pour permettre un accès plus rapide la fois suivante.

USA INTERNET Paul Vixie, maxresdefault 

Paul Vixie,

Développer les éléments techniques pour gérer un DNS alternatif ne pose pas de problème, déclare Paul Vixie, le PDG de Farsight Security et installé dans le Panthéon d’Internet. « On pourrait le développer à partir d’un cabas de Raspberry Pis dont chacun coûte $49 » a-t-il déclaré, se référant aux ordinateurs bon marché, à carte mère unique et polyvalente.

Le plus difficile, c’est d’obtenir l’adhésion des utilisateurs. Même si la Russie pouvait convaincre son propre pays d’utiliser son Internet alternatif, en gagner d’autres nécessiterait d’être convaincant. Tous ceux qui voudraient accéder à Internet – n’importe quelle entité, personne, entreprise ou service gouvernemental – extérieur à la Russie devrait reconfigurer ses téléphones, tablettes, ordinateurs et autres appareils, sans parler de leurs routeurs et des résolveurs DNS pour communiquer avec le nouveau réseau, affirme Conrad.

Les appareils ne pourraient pas utiliser simultanément l’Internet de la Russie et celui géré par l’ICANN, déclare Vixie, ou basculer entre eux. Aucun logiciel aujourd’hui n’a la capacité de différencier le site <http://lesakerfrancophone.fr&gt; de l’internet actuel géré par l’ICANN, du site <http://lesakerfrancophone.fr&gt; dans l’Internet russe.
Une fois sur l’Internet russe, les utilisateurs n’auraient accès qu’aux sites web reconnus par le réseau alternatif, dit Vixie.

L’Internet pourrait certainement autoriser les utilisateurs à voir tous les sites que gère l’ICANN. Mais supposons [au hasard, NdT] – que la Russie ne veuille pas que ses utilisateurs consultent les sites ukrainiens,  Elle pourrait supprimer les domaines se terminant par .ua (code pour l’Ukraine), de son serveur racine et faire totalement disparaître l’Ukraine.

Mais n’est ce pas justement le genre d’acte que la Russie pourrait craindre [de la part de l’ICANN] avec .ru (code pour la Russie) ? En 2014, selon Russia Today, le ministère russe des Communications a organisé une simulation pour voir si un Internet de sauvegarde (backup) pourrait relayer les opérations sur le web si l’accès à l’Internet mondial était coupé. Il est possible qu’ils aient craint que l’ICANN puisse tenter de supprimer .ru de l’Internet.

Vixie pense que les enjeux sont trop élevés pour que cela arrive jamais. « Ce serait la plus grande onde de choc dans l’histoire de l’Internet, dit-il. Non seulement la Russie, mais d’autres pays seraient amenés à dire : ‘Nous ne pouvons pas faire confiance à l’ICANN’. »

Note du Saker Francophone

C'est pourtant ce qui est arrivé à l'Iran en 2012 avec le réseau 
bancaire SWIFT.

La résolution du 18 septembre 2014 du Parlement européen, demandant à 
l'Union européenne d'envisager de déconnecter la Russie du réseau
SWIFT, confirme l'utilisation de SWIFT à des fins politiques.

Quand on voit, par ailleurs, les accointances entre la CIA, Google et
Facebook, les craintes russes sont plus que justifiées.

Et quand il s’agit d’Internet, la confiance est essentielle. Chaque opérateur de réseau et chaque développeur d’appareils pour Internet croit que lorsqu’un téléphone, un portable ou un ordinateur interroge un serveur DNS, il obtiendra une réponse fiable et précise. Sinon, l’Internet ne fonctionne pas.
Afin de renforcer la confiance et la coopération entre les pays, l’ICANN a été ré-agréée en octobre 2016 comme organisation non gouvernementale indépendanteL’intendance est passée des États-Unis à un groupe de bénévoles et d’acteurs multiples régi par des règlements administratifs qui obligent son conseil d’administration à rendre des comptes à l’ensemble de la communauté de l’Internet.

Les pays sont représentés au Comité consultatif gouvernemental (GAC) d’ICANN qui fournit des recommandations à son conseil d’administration. Le conseil d’administration peut décider de suivre cette recommandation ou pas. Il est important de relever qu’aucun pays [:-)), NdT] ne peut exercer d’influence sur l’ICANN pour le forcer à accomplir des actes hostiles.

« L’idée que l’ICANN pourrait supprimer un domaine de premier niveau (domaine d’un pays, par exemple .fr) sans l’autorisation de son gestionnaire est tout simplement invraisemblable » déclare Conrad. Une violation de la confiance provoquerait une restructuration administrative qui exclurait ceux qui ont brisé la confiance, dit-il. La Russie ne devrait pas se faire de souci.

USA INTERNET Adam Segal List-G_AS_8360 

Adam Segal

Adam Segal, le directeur du Digital and Cyberspace Policy Program au Council on Foreign Relations et auteur de « The Hacked World Order » soutient que l’annonce de la Russie semble être une déclaration politique.

Depuis des années, la Russie, la Chine et d’autres pays se plaignent de la manière dont Internet est gouverné. En tant que membres du GAC, ils peuvent voter sur les propositions. Mais ils ne peuvent mettre leur veto à des décisions prises par l’Internet Engineering Task Force, un groupe international indépendant de concepteurs de réseaux, d’opérateurs et de chercheurs qui supervisent l’architecture d’Internet et son fonctionnement.
Il y a aussi la question de l’influence de la Russie et de la Chine sur les pays en développement. Au fur et à mesure qu’ils se relient au réseau, ces pays devront décider s’ils veulent modeler leur Internet sur les systèmes américain et européen, qui valorisent un modèle d’information partant de la base et libre, ou s’ils veulent copier les systèmes chinois et russe, qui ont une approche plus restrictive et autoritaire, dit Segal. « Il y a un débat sur la libre circulation de l’information dans le monde » dit-il.
Pendant ce temps, la Russie force la main d’Internet d’une autre manière. Elle va de l’avant avec un plan qui oblige les sociétés étrangères, comme LinkedIn, à stocker les données sur ses citoyens sur des serveurs russes. Il reste à voir comment cela se répercutera sur les entreprises américaines.

Tracy Staedter

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Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Cat pour le Saker francophone


source/http://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-la-russie-developpe-son-propre-internet

 

sansapriori |

– Internet russe, l’exception qui vient de loin …

par Kevin Limonier – Journal « Le Monde Diplomatique » – Aout 2017

Un projet forgé derrière le rideau de fer

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Interrogé par le réalisateur Oliver Stone sur les technologies de surveillance américaines, le président russe Vladimir Poutine a expliqué : « Il a fallu combler notre retard sur le reste du monde, mais nous avions des bases solides. » L’Union soviétique a en effet développé après la seconde guerre mondiale ses propres systèmes informatiques. La Russie cultive depuis une forme originale de souveraineté numérique.

 

En mai 2017, le gouvernement ukrainien a interdit l’accès à plusieurs services numériques russes, parmi lesquels le moteur de recherche Yandex et le réseau social VKontakte. Kiev reproche à ces outils, largement utilisés dans le pays, de partager leurs données avec les services de renseignement du Kremlin — en particulier celles des soldats qui combattent les séparatistes du Donbass. Cette mesure, qui prive plusieurs millions de personnes d’accès à leurs sites habituels, illustre la volonté des autorités ukrainiennes d’échapper à la sphère d’influence numérique que Moscou entretient dans la quasi-totalité de l’espace postsoviétique.

La Russie est en effet l’un des seuls pays à disposer d’un écosystème presque complet de plates-formes et de services indépendants de ceux de la Silicon Valley, fondés par des Russes et régis par le droit russe.

Tandis qu’une part significative de la population mondiale utilise quotidiennement Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA), sans recours possible à des équivalents locaux crédibles, les Russes et leurs voisins ont le choix entre les géants californiens et ce qu’il est convenu d’appeler le Runet : le segment russophone du Net et les services qui le composent. Yandex jouit d’une popularité deux fois supérieure à celle de son concurrent Google, tandis que VKontakte, équivalent de Facebook, est, de très loin, le premier site consulté dans le pays (1).

Cette situation unique dans le monde — même en incluant le cas de la Chine — constitue un sérieux atout pour Moscou, dont la position en matière de gouvernance du Web s’est considérablement renforcée depuis les révélations de M. Edward Snowden sur les écoutes pratiquées par l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine.RUSSIE M. Edward Snowden snowden-guardian-m

Dans le cyberespace comme ailleurs, la diplomatie russe considère la souveraineté comme la valeur ultime des relations internationales ;

Elle s’affiche comme une puissance prête à tout mettre en œuvre pour limiter les tentatives d’ingérence et d’espionnage, en particulier américaines.

Disposer de ses propres infrastructures permet à Moscou d’adopter des lois fortes, comme celle qui, depuis 2015, oblige les plates-formes numériques étrangères à héberger sur le sol russe les données des citoyens russes.

Ainsi Facebook ou Twitter doivent-ils désormais installer des serveurs près de Moscou, officiellement pour échapper aux « grandes oreilles » américaines. Malheur aux contrevenants : bloqué pour non-respect de la législation, le très populaire réseau professionnel LinkedIn reste à ce jour inaccessible dans le pays.

Ce statut de puissance souveraine du cyberespace contraste avec celui de l’Union européenne, qualifiée par des parlementaires français de « colonie du monde numérique » dominée par les États-Unis (2).

Largement utilisés dans l’espace postsoviétique, les services du Runet fournissent à la Russie un puissant levier d’influence sur l’« étranger proche », comme l’on nomme à Moscou les anciennes républiques d’URSS. Non seulement le Kremlin peut accéder aux données des utilisateurs de plates-formes progressivement tombées dans l’escarcelle d’oligarques proches du pouvoir, mais ces plates-formes jouissent aussi d’une audience importante auprès des minorités russophones de l’étranger — en particulier dans les pays baltes et en Ukraine.

  • Comment expliquer cette exception numérique ?
Alors que, en Chine, l’existence de plates-formes nationales doit beaucoup à une stratégie de contrôle de l’information, le Runet ne découle pas d’un blocage de services étrangers auxquels il se serait substitué par défaut.

 Laboratoires-pénitenciersContrairement aux idées reçues, le pouvoir soviétique n’a pas toujours empêché la mise en réseau d’une partie de ses capacités informatiques. Évidemment, l’infrastructure libre, ouverte et décentralisée qui se développe à l’Ouest à partir des années 1970 ne pouvait pas s’épanouir au pays des samizdats (publications circulant sous le manteau). Si de nombreux universitaires, ingénieurs ou architectes étaient autorisés à partir à l’étranger pour rencontrer leurs homologues occidentaux dans le cadre de voyages d’études, le rideau de fer demeurait étanche dans certains domaines stratégiques, comme l’informatique. Cela n’a pas empêché la Russie d’être, très tôt, le théâtre d’ambitieux projets informatiques, et même de prouesses techniques.RUSSIE INTERNET internetrusse

En 1968, c’est sur un ordinateur soviétique que fut programmée la première animation numérique de l’histoire. Sept ans plus tard, il ne fallut que quelques minutes aux calculateurs soviétiques pour déterminer les trajectoires orbitales des vaisseaux de la mission spatiale conjointe Apollo-Soyouz, quand les ordinateurs de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) eurent besoin d’une demi-heure. À la fin des années 1980, l’URSS disposait même de sa propre extension de domaine de premier niveau (.su), et quelques centaines de personnes avaient le privilège d’accéder au réseau Unix, ancêtre du Web contemporain. La kibernetika (informatique) s’est presque exclusivement développée à l’ombre des « régimes spéciaux » — ces structures administratives, voire ces territoires, qui, par leur fonction stratégique, se voyaient octroyer divers privilèges.

Sous Joseph Staline, déjà, alors que la presse soviétique moquait l’informatique naissante à l’Ouest en la qualifiant de « pseudoscience bourgeoise », des laboratoires entiers se consacraient, dans le plus grand secret, à l’élaboration des premiers calculateurs de fabrication nationale. Derrière les barbelés de laboratoires-pénitenciers, des équipes d’ingénieurs, pour la plupart prisonniers politiques, s’affairaient au développement de machines, à l’instar de ce dispositif longuement évoqué dans Le Premier Cercle, d’Alexandre Soljenitsyne (3), qui devait surveiller automatiquement le réseau téléphonique national

Après la mort de Staline, en mars 1953, et la condamnation de ses « excès » par le XXe Congrès trois ans plus tard, l’informatique connaît un âge d’or. Le remplacement progressif des vieux cadres de l’Académie des sciences par des figures plus jeunes et plus « libérales » fait passer la kibernetika du statut de fantaisie bourgeoise à celui d’atout dans la course technologique avec l’Ouest.

À la fin des années 1950, les premiers ordinateurs soviétiques fabriqués en série répondent aux besoins de domaines tels que l’aérospatiale ou le nucléaire, qui réclament des puissances de calcul toujours croissantes. Conçues par le pionnier de l’informatique Sergueï Lebedev, ces « machines rapides de traitement électronique » (BESM) connaissent un franc succès.

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RUSSIE Sergueï Lebedev

Puis l’arrivée au pouvoir de Leonid Brejnev, en 1964, et la résurgence du discours « stalinien » sur l’informatique donnent un nouveau coup d’arrêt à la recherche numérique. Les autorités prennent alors une décision lourde de conséquences, non seulement pour l’informatique, mais pour l’économie dans son ensemble : privilégier le vol de technologies occidentales plutôt que le développement d’ordinateurs dans les laboratoires du pays (4).

Progressivement, les BESM sont remplacées par de nouveaux modèles développés à partir des plans des IBM 360. Impopulaires chez les informaticiens soviétiques, ces clones d’ordinateurs américains présentent l’avantage d’être totalement compatibles les uns avec les autres. Leur mise en réseau s’avère assez aisée, et cette pratique devient courante dans les laboratoires et industries soviétiques au cours des années 1970.

Ces réseaux n’avaient rien à voir avec le projet développé au même moment par les Américains, Arpanet, considéré comme l’ancêtre d’Internet. Ils se présentaient plutôt comme des infrastructures automatisées d’échange de données permettant de contrôler des lignes de production et de collecter les données d’instruments de laboratoire. Mis à part le projet avorté de « système automatique d’État de transmission d’information », qui entendait dans les années 1960 créer un réseau scientifique d’échange analogue à Arpanet, il faut attendre 1983 pour voir le premier citoyen soviétique se connecter, presque malgré lui, au réseau mondial qui ne s’appelait pas encore Internet.

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RUSSIE Anatoli Klyossov – 

Ce pionnier, un biologiste de 35 ans, s’appelle Anatoli Klyossov. En 1983, alors que la crispation Est-Ouest sur la question des euromissiles s’accentue, un ordre venu d’en haut intime à l’Académie des sciences d’URSS de trouver un chercheur capable de participer à une téléconférence par ordinateur. Déjà courante dans certains milieux scientifiques occidentaux, cette pratique est alors inédite en URSS. Familier de la manipulation des données informatiques depuis un récent séjour aux États-Unis, Klyossov est désigné. On le conduit dans les locaux ultra-sécurisés de l’Institut de recherches informatiques d’URSS (Vniipas), où se trouve l’un des seuls modems disponibles dans toute l’Union soviétique. Comprenant l’intérêt d’avoir sous la main quelqu’un qui sait utiliser la machine, le directeur du Vniipas autorise Klyossov à y accéder pour une durée indéterminée. Au fil des rencontres dans les téléconférences, le biologiste lie connaissance avec de nombreux « proto-internautes » que sidère la présence d’un Soviétique sur le réseau.

Talk.politics.soviet

Derrière les sas de sécurité et les bataillons de troupes spéciales qui le contrôlent à tout moment, Klyossov dialogue en toute liberté avec des Occidentaux. Informé des événements que la presse soviétique passe sous silence, il parvient à publier des articles dans des revues américaines en correspondant par messagerie électronique, sans passer par le Glavlit, l’organisme de censure et étape obligée pour tous les chercheurs. Ironie de l’histoire, au moment même où le physicien et militant des libertés civiles Andreï Sakharov vit relégué à Gorki, où certains prennent des risques pour faire passer à l’Ouest des manuscrits de dissidents, Klyossov perce malgré lui un tunnel numérique sous le rideau de fer. Les services de sécurité ne se sont jamais aperçus de ses agissements.

Il y a mis fin en 1987, alors qu’avaient débuté deux ans plus tôt la perestroïka (restructuration du système) et la glasnost (transparence), et que le premier réseau libre et ouvert d’Union soviétique, ancêtre du Runet, s’apprêtait à naître.

Comme beaucoup d’autres de ces aventures informatiques, celle du segment soviétique du Web commence à l’ombre du secret d’État et d’un régime spécial.Initialement conçu comme un réseau interne de l’Institut, Demos s’étend hors des murs bien gardés du KIAE en établissant des connexions avec Novossibirsk (Sibérie), Doubna et Serpoukhov — trois centres de la recherche nucléaire et cybernétique. Il profite ensuite de la perestroïka et d’une loi de 1987 qui autorise la création de petites entreprises privées. Comparé aux six millions d’utilisateurs du réseau français Minitel au même moment, ce chiffre peut paraître dérisoire. Mais, compte tenu des contraintes techniques qui pèsent alors sur l’informatique soviétique, sans même parler de la situation économique du pays, c’est déjà beaucoup.RUSSIE M. Alexeï Soldatov. -3602-03_PR-TP_SOLDATOV_CU 

RUSSIE M. Alexeï Soldatov.

Relkom fonctionne sur un mode largement artisanal : l’ensemble des abonnés ne peuvent accéder aux contenus situés hors d’URSS qu’en se connectant à un ordinateur unique, lui-même branché sur un seul modem. Baptisée Kremvax (5), cette machine est reliée à un serveur de l’université d’Helsinki à travers la ligne téléphonique personnelle du fondateur de Demos, M. Alexeï Soldatov. Celui-ci a en effet obtenu un privilège de la part de la direction de l’Institut Kourtchatov : il dispose d’une ligne internationale automatique (c’est-à-dire ne passant pas par une centrale d’appel avec opérateur humain) sur laquelle il peut brancher son système, ironiquement surnommé par certains « la fenêtre sur l’Europe », en référence à la formule de Pierre le Grand au sujet de Saint-Pétersbourg. Le dispositif était d’une lenteur aujourd’hui inconcevable : les utilisateurs de Relkom se connectaient tous au monde extérieur via un seul et unique ordinateur branché à un modem ayant une capacité de 9 600 bits/seconde (9,6 K) — soit cinquante-six fois moins rapide que la connexion ADSL contemporaine la plus rudimentaire (512 K). Pourtant, malgré (ou à cause de) ce caractère très artisanal, Relkom a permis l’émergence de la toute première communauté d’internautes du pays. À l’époque, un ordinateur personnel pouvait coûter jusqu’à douze fois le salaire moyen (6). Aussi la communauté originelle du Web russophone était-elle presque exclusivement composée de jeunes ingénieurs accédant au réseau sur leur lieu de travail — souvent des instituts de recherche ou des laboratoires dont l’intérêt stratégique justifiait l’installation d’un terminal connecté. C’est donc paradoxalement au sein d’enclaves contrôlées par les organes de sécurité que cette poignée d’informaticiens dialoguent en toute liberté sur des forums aux adresses évocatrices : talk.politics.soviet, soc. culture.soviet… Les utilisateurs de Relkom se livrent à des débats passionnés et en temps réel sur la désagrégation de l’Union soviétique. Leurs échanges se trouvent encore aujourd’hui dans un recoin du réseau Usenet, un protocole tombé en désuétude et dorénavant considéré comme faisant partie du Deep Web (« Web profond »).

La petite communauté de Relkom ne se contente pas de discuter des événements : elle y prend part activement lors du putsch raté d’août 1991, lorsque des communistes orthodoxes, civils et militaires, tentent de s’emparer du pouvoir et de mettre un terme aux réformes de M. Mikhaïl Gorbatchev.

En voyage en Crimée, et présenté par les putschistes comme souffrant, le premier secrétaire se trouve assigné à résidence. Quant à Boris Eltsine, alors président de la République soviétique de Russie (RSFSR), il se barricade dans la « Maison blanche », où siège la Chambre haute de la RSFSR.

Avec l’appui d’une partie du KGB, les putschistes musellent l’information pour retarder les réactions de l’opinion publique occidentale et de la population soviétique. Ils coupent les lignes téléphoniques internationales et remplacent les émissions télévisées et radiophoniques par des opéras qui tournent en boucle, tout juste interrompus par de laconiques bulletins d’information émis par les auteurs du coup d’État.

Les agents du KGB ont cependant oublié de couper la ligne automatique de M. Soldatov — sans doute parce qu’ils n’imaginaient pas qu’une ligne accessible de l’Institut de recherches nucléaires pourrait véhiculer des informations subversives.

Dès lors, Relkom devient l’un des seuls canaux de discussion et d’information en temps réel sur la situation.

Les forums soviétiques voient affluer journalistes et universitaires occidentaux inquiets de la situation à Moscou. Les utilisateurs leur racontent ce qu’ils observent de leur fenêtre, voire diffusent vers l’étranger et les provinces les communiqués rédigés par Eltsine, alors encerclé par des troupes spéciales prêtes à donner l’assaut. Pendant les trois jours que dure le putsch, le réseau saturé s’impose ainsi comme le théâtre de la première rébellion numérique de l’histoire. Les utilisateurs soviétiques de Relkom ont conscience des dangers qu’ils encourent : « Nous transmettons assez d’informations pour nous envoyer en prison pour le restant de nos jours », écrit l’un d’eux à un journaliste occidental (7).

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Vers un Internet russe – http://www.cassini-conseil.com/internet-russe/

L’expérience Relkom a déterminé bien des évolutions futures, notamment l’organisation de l’infrastructure du Runet.

Installé en banlieue de Moscou, dans un bâtiment de l’Institut de recherches nucléaires connu sous le nom de M9, le dispositif Kremvax, qui permettait aux utilisateurs de se connecter à des serveurs étrangers, se limitait à l’origine au fameux ordinateur et à son modem, tous deux rangés dans un recoin de l’immeuble. Après la fin de l’Union soviétique, tandis que le nombre d’utilisateurs augmente, le dispositif s’étoffe : les serveurs emplissent bientôt toute la pièce où se trouve Kremvax, puis tout l’étage, et finalement tout le bâtiment. Aujourd’hui, le M9 constitue le centre nerveux du Web russophone : la quasi-totalité des connexions émises de Russie ou d’Asie centrale transitent par ce bâtiment ultra-sécurisé.

Relkom a également permis l’émergence de la toute première génération d’entrepreneurs du Web. Futur fondateur et dirigeant de Yandex, M. Arkadi Voloj découvre le réseau en août 1991, quand, désireux de prendre des nouvelles de ses proches, il cherche à contourner le blocage de l’information. Il utilise alors pour la première fois le système de communication par ordinateur sur lequel il bâtira son empire.

RUSSIE INTERNET M. Arkadi Voloj - Arkadii_Volozh 

RUSSIE INTERNET M. Arkadi Voloj –

En 1993, alors que le volume d’informations transitant par Internet commence à augmenter, M. Voloj crée Yandex (pour yet another index). Ce service d’indexation des contenus gagne en popularité, au détriment des solutions occidentales, qui ne parviennent pas à s’imposer sur le marché intérieur. L’Ouest connaît à cette époque la première révolution Internet ; des moteurs de recherche comme Lycos ou Yahoo envahissent la Toile mondiale, mais ils peinent à s’implanter en Russie.

Plusieurs raisons à cela. L’espace postsoviétique, et la Russie en particulier, conserve les stigmates de décennies de cloisonnement et de contrôle de l’information. Les câbles le reliant à l’Europe et aux États-Unis demeurent peu nombreux et de mauvaise qualité, ce qui limite le développement des services hébergés en Occident. Dans beaucoup de domaines, les Russes se voient donc contraints de développer leurs propres services. D’où la naissance de Yandex, mais aussi de bien d’autres sites moins connus.

Dans les années 1990, la faiblesse des infrastructures numériques découle en outre des réticences des investisseurs étrangers à s’installer en Russie.

Le système juridique du pays demeure peu sûr ; son économie, instable. Les géants de la Silicon Valley s’en détournent et laissent le champ libre aux initiatives locales. Aussi le marché de l’accès à Internet se partage-t-il au départ entre quelques géants nationaux des télécoms et une kyrielle de structures régionales, voire municipales. Aujourd’hui encore, on compte plus de treize mille fournisseurs d’accès à Internet, contre une dizaine en France : de nombreuses villes disposent non seulement de leurs propres compagnies locales, mais également de sortes d’intranets municipaux, avec des sites et des contenus exclusivement consultables dans l’agglomération.

Malgré la crise et la vétusté de ses installations, la Russie n’a pas échappé au boom d’Internet de la fin des années 1990.

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Mais celui-ci est intervenu en marge de la Toile mondialisée, ce qui accentue certaines particularités nationales relatives à la pratique culturelle et technique du réseau. Ainsi, la réputation sulfureuse des Russes dans le monde des jeux en ligne date de cette époque : contraints de jouer sur leurs propres serveurs en raison des limitations de bande passante, ils développent des codes de conduite et d’expression spécifiques qui les différencient encore aujourd’hui des autres joueurs.

La culture scientifique intervient également dans cette affaire.

Tout au long de la guerre froide, l’emprise du complexe militaro-industriel soviétique — en nombre d’employés, d’ingénieurs et de cadres — et la mise en valeur des formations technologiques ont prédisposé une part significative de la population à s’approprier rapidement l’informatique. À l’époque soviétique, les instituts techniques de province dispensant des formations courtes jouissaient d’une grande popularité ; nombre de citoyens possédaient les prérequis nécessaires à l’utilisation de systèmes d’exploitation alors complexes.

À la fin des années 1990, la société russe, globalement mieux formée à l’informatique que les populations occidentales, endure une précarité de masse qui formera le terreau d’une autre spécialité numérique nationale : la cybercriminalité.

Pour beaucoup d’informaticiens amateurs ou professionnels qui refusent d’émigrer en Europe ou aux États-Unis afin de s’assurer des revenus décents, le piratage de cartes bancaires représente un moyen d’enrichissement quasi irrésistible. Des mafias s’organisent et se développent autour de ces activités. Soixante pour cent des cybercrimes commis dans le monde au début des années 2000 ont ainsi été imputés au Russian Business Network (8). Nombre des pirates impliqués dans les cyberattaques menées aux États-Unis (notamment celle contre le Comité national démocrate en 2016) et en Europe pourraient provenir de ce milieu.

L’Internet russophone provient d’une histoire méconnue qui débute bien avant la fin de l’Union soviétique, en 1991. L’URSS fut en effet la matrice des structures techniques, des pratiques sociales et des modèles économiques qui fondent la spécificité du Runet contemporain et qui alimentent l’appétence russe pour le bidouillage informatique (hacking) et la cybercriminalité.
Baptisé Demos, le premier réseau permettant de connecter l’URSS au reste du monde voit le jour en 1989 à l’Institut Kourtchatov de recherches nucléaires (KIAE), à Moscou, une forteresse surprotégée qui abrite une part importante des recherches atomiques du pays.
Une partie de l’équipe de Demos choisit alors de quitter le KIAE pour fonder le premier — et unique — fournisseur d’accès à Internet (FAI) d’Union soviétique. Baptisé Relkom (pour reliable communication, « communication fiable »), le service connaît un certain succès : en septembre 1990, il obtient la gestion de l’extension de noms de domaine de l’URSS (.su) et, à la fin de l’année 1991, il compte déjà plus de huit cents clients dans tout le pays.
Au début des années 2000, le Runet entame une nouvelle phase. La rente énergétique crée un environnement favorable aux investissements et ouvre une longue période de croissance. Le pays entre de plain-pied dans la deuxième révolution Internet (ou Web 2.0), caractérisée par l’explosion des réseaux sociaux et l’émergence des moteurs de recherche algorithmiques, tels que Google. Le problème du manque de câbles reliant la Russie au reste du monde est définitivement réglé en 2005, avec l’inauguration d’une dorsale de fibre optique cruciale pour le développement du Net russe. Baptisé TEA (Trans-Europe-Asie), ce câble relie Londres à Hongkong en suivant le tracé du Transsibérien, puis du Transmandchourien. La Russie passe alors d’un statut de périphérie numérique à celui de pièce centrale dans le dispositif d’échange de données entre l’Europe et l’Asie.

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La concurrence occidentale n’a pas pour autant emporté les services nés dans les années 1990 et au début des années 2000. Bien au contraire. Le développement mondial de Facebook va de pair avec celui de VKontakte. Et Yandex conserve même en Russie une longueur d’avance sur Google : tandis que les algorithmes du moteur de recherche de M. Voloj étaient dès l’origine calibrés pour le russe, ceux du géant américain ont longtemps été incapables de distinguer différents cas de déclinaison de cette langue…
Après une période d’ouverture et de coopération intense avec les entreprises occidentales sous la présidence de M. Dmitri Medvedev (2008-2012), le pays a connu un raidissement de ses relations avec l’Ouest. Les spécificités du Runet sont alors devenues un instrument au service de la politique internationale du Kremlin, qui a fait de l’espace numérique un lieu de projection de ses ambitions de puissance. Sur ce terrain, la Russie ne manque pas d’atouts.

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Vladimir Poutine 

 Kevin Limonier – Maître de conférences à l’Institut français de géopolitique, université Paris-VIII.


(1Données Alexa.

(2Catherine Morin-Desailly, « L’Union européenne, colonie du monde numérique ? », rapport d’information no 443, Sénat, Paris, 20 mars 2013.

(3Physicien de formation, Soljenitsyne officia pendant presque un an dans la prison spéciale n° 16, où est aujourd’hui installée une importante entreprise fédérale de cybersécurité.

(4Cf. les révélations de Vladimir Vetrov — alias Farewell pour ses officiers traitants de la Direction de la surveillance du territoire (DST) française — sur le fonctionnement de la commission militaro-industrielle dans les années 1980.

(5Ce nom fait référence à un épisode de 1984, lorsqu’un plaisantin néerlandais fit croire aux internautes d’alors que le premier secrétaire Konstantin Tchernenko en personne naviguait sur le Net via un mystérieux ordinateur baptisé Kremvax (« vax » étant un suffixe alors couramment utilisé pour désigner des serveurs, et « Krem » désignant le Kremlin).

(6Selon les statistiques du Goskomstat de l’époque. Le prix faramineux des ordinateurs s’explique en partie par l’embargo sur les produits électroniques appliqué par les États-Unis après l’invasion de l’Afghanistan (1979).

(7Base d’archives du forum talk.politics.soviet, 20 août 1991.

(8Peter Warren, « Hunt for Russia’s Web criminals », The Guardian, Londres, 15 novembre 2007.

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Par Tracy Staedter – Le 17 janvier 2018 – Source Spectrum.IEEE

source/ https://www.monde-diplomatique.fr/2017/08/LIMONIER/57798

 

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