À LA UNE ACTUALITÉ POLITIQUE — 16 mars 2019

Après s’être interrogée sur la nécessité de l’adoption, le 13 mars 2019 du projet de loi portant réforme hospitalière dans une Côte d’Ivoire au système de santé et au régime de sécurité sociale exsangues, Mme Clotilde Ohouochi, ex-ministre des Affaires Sociales et de la Solidarité Nationale, Vice-présidente du FPI chargée de l’Assurance Maladie Universelle, dévoile ici, les raisons inavouées que le gouvernement cache au peuple Ivoirien.

Décryptage

« Le Conseil des Ministres du mercredi 13 mars 2019 a adopté un projet de loi portant réforme hospitalière. Cette réforme repose sur la création d’une nouvelle catégorie d’Établissement Public dénommé « Établissement Public Hospitalier » (EPH), suivant un mode de gestion privée.

Nous posions, hier, la question de savoir si cette réforme a été introduite dans la gestion hospitalière par les autorités de la Côte d’Ivoire comme réponse à l’attente exprimée par l’État français dans le cadre de la Loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques. Cette loi dite Loi Macron mentionne à l’article L. 6145-7 du code de la santé publique (CSP) « la possibilité pour les Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) de la France de prendre des participations dans des sociétés commerciales et de créer des filiales pour assurer des prestations de services et d’expertise au niveau international »? Il ne faut pas être devin pour savoir qu’il y a une forte probabilité que les CHU ivoiriens de gestion privée deviennent des «succursales» des CHU français. A titre d’illustration, le 15 mars 2017, AP-HP International, filiale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), a vu son offre d’accord-cadre ainsi que de contrat d’assistance à maîtrise d’ouvrage adoptée par le Conseil des Ministres du Bénin pour un projet concernant la construction d’une infrastructure sanitaire de référence, de niveau CHU. Nous reconnaissons le savoir-faire français en matière de soins, d’accueil et de prise en charge des patients. Là n’est pas le problème. Mais nous estimons que les échanges peuvent continuer à s’effectuer dans le cadre de coopérations internationales car la privatisation de la santé et du système hospitalier est une «coquetterie» que ne peuvent se permettre nos pays à faible revenu, où près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

La deuxième réflexion que m’inspire ce projet de réforme est si, à termes, elle permettra de résoudre le problème de l’équité dans l’accessibilité financière des populations aux soins de santé. On se souvient, qu’au lendemain des indépendances, les gouvernements successifs ivoiriens avaient adopté la gratuité des soins dans les structures sanitaires publiques comme fondement d’une politique sociale des plus «hardie». Malheureusement, la crise économique des années 80 et les plans d’ajustement structurels imposés par les Institutions de Bretton Woods (FMI et Banque Mondiale) avaient gravement remis en cause cette gratuité et l’État, n’ayant plus de ressources suffisantes pour assurer le financement du secteur de la santé, a dû se plier à la politique de recouvrement des coûts à travers la participation des populations à la prise en charge de leurs frais de santé. Cette politique de recouvrement des coûts de santé connue sous le nom de l’Initiative de Bamako a été conçue par l’Unicef et l’Oms en 1987 d’abord pour le recouvrement du coût du médicament, et ensuite, en 1994 pour le recouvrement généralisé des coûts de santé. Mais l’Initiative de Bamako, inspirée principalement par le souci d’améliorer l’offre de soins publique et d’impliquer les populations à la gestion du système, va, bien au contraire, contribuer à éloigner davantage les populations, notamment les plus démunies, des structures sanitaires, et à aggraver la dégradation continue de l’offre de soins publique. L’Initiative de Bamako n’a, en définitive, pas permis, contrairement aux attentes, de générer suffisamment de ressources pour dynamiser les activités du secteur de la santé. En 2001, le gouvernement de Côte d’Ivoire, sous la gouvernance du Président Laurent Gbagbo, avait émis de sérieuses réserves sur cette politique et proposé en lieu et place un dispositif d’assurance maladie universelle qui préconise, dans une optique de justice sociale, une prise en charge collective et solidaire des frais liés à la maladie et à la maternité (partage du risque). On connaît la suite: l’AMU a été combattue, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays…

Aujourd’hui, tirant (enfin) leçon de l’échec de l’Initiative de Bamako, la Côte d’Ivoire s’est, à l’instar des autres pays d’Afrique subsaharienne, engagée sur la voie de la couverture maladie universelle. Ce, dans la continuité des conclusions du G20 de Cannes en novembre 2011 où l’Assemblée Générale des Nations Unies a, à l’initiative de la France, adopté le 12 décembre 2012 une résolution en faveur de la Couverture Sanitaire Universelle (CSU) dans les pays du Sud. Mais où en est-on avec le projet de la CMU? Notre pays a-t-il raté le virage par manque de vision et de stratégie d’approche? Alors que nous nous interrogions en toute légitimité sur cette situation désastreuse, le gouvernement sort de sa botte secrète, la réforme sur la privatisation des CHU. Ne courrons-nous pas vers un nouvel échec, à l’instar de toutes les initiatives antérieures inspirées, conçues et imposées par l’extérieur?

Nous préconisons un débat ouvert sur la question dans une approche participative et consensuelle impliquant tout le corps social car, avec cette réforme, c’est le pronostic vital du service de soins public qui est engagé. »

Ohouochi Clotilde Yapi

Source: Rezopanacom

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