Interview avec Docteur Aïssa HALIDOU.

Docteur Aïssa HALIDOU est Épidémiologue, Politologue, Socio-Économiste et Panafricaniste. Elle travaille dans la diplomatie à Berlin et est aussi enseignante à l’université à Hambourg.

 

1.    Bonjour Madame. Nous voudrions vous remercier d’avance du fait que vous nous accordiez un peu de votre précieux temps pour cet échange sur l’actualité politique africaine et aussi dans la diaspora.

Comment en êtes-vous arrivée à ce cursus impressionnant d’enseignante tout en travaillant dans la diplomatie? Et comment arrivez-vous à gérer tout cela tout en étant disponible pour l’engagement social dans la diaspora ?

Merci aussi à vous de m’avoir invitée.

Bon, mon cursus s’est constitué avec le temps. Vous savez, quand on vient ici en Europe, chacun cherche à prospérer selon les possibilités. Il y en a qui cherchent des opportunités en business, il y en a qui font des études ou formations et il y en a qui cherchent des petits jobs pour subvenir à leur besoin. Je fais partie du deuxième cas.

Donc, c’est ainsi qu’après avoir tenté certaines perspectives comme les langues et différents stages, notamment à la radio nord allemande (NDR) ou à l’école de police de Hambourg entre autre, j’ai fini par obtenir une bourse d’étude. C’est ainsi que j’ai quitté l’école de police pour commencer des études en santé publique, où j’ai fini avec une spécialité en épidémiologie. Après cela, j´ai voulu m’orienter en politique ou en économie et j’ai alors opté pour le Dr. rer. pol. qui est un doctorat multidisciplinaire et qui répond parfaitement à mes attentes.

Le fait que je me suis retrouvée plus tard dans la diplomatie, c’était plutôt un fait du hasard. Sinon auparavant, j’avais travaillé 4 ans dans le domaine de la recherche au centre hospitalier universitaire Eppendorf de Hambourg. L’enseignement à l’université s’est rajouté au fil du temps. J’exerce actuellement dans les deux domaines et je me plais bien dans les deux rôles. Certes, ce n´est pas facile comme vous le dîtes, surtout quand c’est dans deux villes différentes, mais quand même, c’est faisable et j’essaie de tenir le coup.

Quand à l’engagement social dans la diaspora, ça me fait énormément du plaisir et j’y consacre mon « Freizeit ». Mais en ces moments, par manque de temps, je me limite de plus en plus aux conférences et aux discussions. L’assistance sociale est devenue pratiquement impossible. Car avec un emploi du temps aussi surchargé, on ne peut pas avoir du temps pour accompagner un frère ou une soeur chez un avocat ou un médecin.

On ne peut pas lutter contre le racisme ou contre la discrimination sans s’engager politiquement.Marche_Berlin_2014

              Dr. Aïssa Halidou lors d’une marche commémorant le partage colonial de l’Afrique à Berlin

2.    Vous êtes connue comme une panafricaniste particulièrement engagée dans la diaspora. Qu´est-ce qui a motivé cet engagement?

Au tout début c’était une simple envie d’échanger avec des africains victimes du racisme ou la discrimination pour pouvoir mieux se protéger ou mieux lutter contre le racisme dont nous sommes souvent victimes dans la vie courante ici. C’est ainsi qu’au début des années 2000, je suis tombée sur le groupe du nom de Black Nation dirigé par un frère Camerounais.

J’ai beaucoup appris avec ce groupe qui m’a tout de suite intégrée. Avec le temps, j’ai appris que la lutte contre le racisme passe par la restauration de la dignité du peuple africain et la libération totale de l’ Afrique. Ce qui suscita et motiva mon engagement. Il convient aussi de noter que les connaissances que j’ai acquises dans ce groupe ont été accentuées quand j’ai fait la connaissance dans ce même groupe d’un frère haïtien qui m’a beaucoup appris sur l’origine du racisme, la révolution haïtienne, l’importance de la Diaspora africaine pour le continent africain, tout en me faisant redécouvrir des figures comme Malcom X, Frantz Fanon et bien d’autres figures emblématiques de la lutte afro-américaine comme les Blacks Panthers, Nation of Islam, l’UNIA et autres.

En échange, je devais lui apprendre plus sur l’Afrique, puisqu’il n’avait jamais été en Afrique. Ce défi intellectuel de haut niveau auquel je ne m’attendais pas, était devenu une passion pour moi si bien que je m’étais engagée à chercher à apprendre sur des figures comme Nkrumah, Lumumba, Um Nyobé, Sankara… pour pouvoir être à la hauteur. J’étais et suis encore très fière des connaissances que j’ai acquises en cette période-là, plus que tout ce que j’ai appris durant toute ma vie.

C’est aussi là que j’ai pris conscience qu’être intellectuel n’est pas synonyme d’avoir des diplômes universitaires en sa possession. Bref, c’est dans ce groupe que j’ai appris qu’on ne peut pas lutter contre le racisme ou contre la discrimination sans s’engager politiquement.

3. À quelle organisation panafricaine appartenez-vous ? Et quels sont les thèmes que vous abordiez au cours de vos différentes conférences ou rencontres?

Comme je vous le disais, c’était avec le groupe Black Nation que j’ai eu à faire mes débuts dans le domaine politique panafricain. Puis après, j’ai adhéré à d’autres organisations comme l’AKPM- Arbeitskreis Panafrikanismus de Munich, par la suite on a créé Komboa-Panafrika etc… Nous avons aussi des partenaires dans d’autres pays avec lesquels on travaille de temps à autre.

Concernant les thèmes qu’on aborde dans nos conférences et discussions, ils sont très larges et variés. Tout ce qui concerne notre vie ici dans la diaspora tout comme en Afrique. Les thèmes sont souvent politiques et économiques. Parce qu’on ne peut pas dissocier ces deux domaines-là. Donc, on aborde les thèmes selon la nécessité, l’actualité et la disponibilité des différents membres, car il ne faut pas l’oublier: tout ce qu’on fait est du volontariat et derrière un groupe, chaque membre a sa vie estudiantine, professionnelle ou privée.

AISSA- Aye_awardsUn point non moins important, c’est aussi les thèmes concernant l’éducation de nos enfants ici, ce qu’on appelle l’ « empowerment » de nos jeunes. Car, il ne faut pas l’oublier ou le nier: nos enfants ici n’ont souvent pas les mêmes chances d’égalité que ceux des allemands. Donc, il faut former, bien encadrer et sensibiliser nos jeunes à avoir une certaine conscience psychologique forte et une certaine confiance en soi pour faire face à de telles situations quand elles se présenteront. Donc, on aborde aussi ces sujets en conférences ou séminaires.

 

Dr. Aïssa Halidou avec l’Ambassadeur d’Ouganda lors du African Youth Education Award de 2016 à Hambourg

 

Tout leader doit décider s´il veut rester dans le mainstream politique global occidental conservateur ou pas.

4. Vous êtes aussi très engagée dans les activités de la communauté ivoirienne, vous avez même eu à assister au procès du président Laurent Gbagbo à la Haye en Hollande. D’où vient cette empathie pour Laurent Gbagbo?

Personnellement, je n’apprécie pas ce système de cour pénale internationale et en tant qu’africaine je trouve regrettable que le président Gbagbo soit déporté à la Haye dans cette soi-disant « cour pénale internationale » et j’ai voulu suivre son histoire de plus près. A part cela, avec l’un de nos groupes, on a eu des travaux intenses avec certains proches de l’entourage du président Gbagbo notamment l’une de ses anciennes ministres, son avocat et autres. Donc, c’est tout à fait normal que j’assiste à son procès. Après tout, c’était un président africain.

Je trouve aussi que son sort est déplorable et que dans ces circonstances, il a plus besoin de soutien des africains ici que quiconque d’autre. Et puis, vous avez une fois vu un président d’un pays occidental à la Haye, malgré toutes les exactions qu’ils commettent à travers le monde? Ou vous pensez vraiment que Bush, Sarkozy ou Obama sont plus saints que Gbagbo?

Et puis même si on n’est pas fan de Gbagbo, il faut reconnaître qu’il n’a ni compte bancaire, ni maison ou appartement privé en Occident. Il l’a toujours dit haut et fort, qu’il ne fait même pas de vacances dans les hôtels européens. Pour moi, ce sont là des valeurs non négligeables pour la lutte panafricaine. Pour le reste, je pense que c’est au peuple ivoirien d’en juger. Sinon personnellement, la seule chose que je lui reproche c’est de s’être embobiné dans cette histoire d´ivoirité que j’ai jamais compris. Et ça, pour moi c’était une faute très grave. Néanmoins, j’aurais préféré qu’il soit jugé en Côte d’Ivoire ou quelque part en Afrique. N’a t-on pas coutume de dire en Afrique que le linge sale se lave en famille? Ça aurait pu être appliqué dans ce genre de circonstances. Vous voyez comment les africains s’éloignent de leurs valeurs culturelles au profit du mainstream occidental? Il faut que les africains prennent leurs responsabilités au niveau régional en Afrique, sans chercher un arbitre à l’extérieur pour régler les problèmes internes africains. On n’est plus au temps de la colonisation.

Souvent j’ai l’impression que les États africains ne pèsent pas le pour et le contre et ne font aucune étude approfondie d’expertise avant de signer des traités ou accords pour appartenir à ce genre d’institutions internationales. Les occidentaux en profitent pour les malmener à leur guise et tirer le maximum de profit de leur maladresse, tant politique qu’économique.

5. Le cas de Kadhafi en Libye, il ne manquait pas de vision nationaliste ou patriotique et pourtant il a échoué aussi. Comment expliquez vous cela?

C’est vrai que Kadhafi était nationaliste et qu’il ne lui manquait pas de vision patriotique. Mais lui aussi a commis des erreurs. Je m’explique: On vit dans un monde global de mainstream avec un système politique global occidental conservateur. Donc, il faut en tant que leader savoir d’abord dès le départ si on veut faire partir de ce système ou non.

Si on veut appartenir au système, on respecte les règles et on se soumet à ces règles. Si on décide de ne pas appartenir au système, il faudrait dans ce cas savoir aussi gérer ses relations internationales par conséquent; tout en tenant compte des analyses géopolitiques, géostratégiques. Cela induirait d´être aussi prêt à accepter les conséquences tant positives que négatives qui résulteraient de cette décision. Mais à un moment de l’histoire Kadhafi n’a pas respecté ces règles. Vous pensez que si Kadhafi était resté dans son enclave et s’était concentré sur son pays et son peuple, il allait lui arriver ce qui lui est arrivé là? Non! Voyez l’exemple de Fidel Castro au Cuba.

Mais Kadhafi a voulu jouer le double jeu: rester dans son système à lui, tout en voulant être « ami » avec les occidentaux, pensant qu’il était plus malin qu’eux. C’est ce qui lui a coûté la vie. On ne fait pas de demi-mesure dans ce genre de situations. Quand on est convaincu de ses idées, il faut aller jusqu’au bout et apprendre à convaincre son peuple si on est un bon leader, sinon c’est avec ses propres défaillances qu’on sera éliminé. Et c’est très facile dans un tel cas, car dans chaque régime il y a toujours des mécontents, et ces derniers sont facilement manipulables par l’ennemi extérieur. Et c’est ce qui est arrivé à Kadhafi et son régime.

6. Quelle leçon les africains peuvent-ils tirer de ce genre de cas?

J’espère que tout cela va servir de leçon pour les leaders progressistes. Bon, je ne parle pas de la leçon que l’occident a voulu donner à travers cela, mais plutôt une leçon progressiste: Il ne faut pas créer trop d’ennemis dans son propre peuple, c’est très important. Il faut essayer d’impliquer tout le peuple dans la gestion des affaires de l’état, même ceux qu´on croit être des cons, car s’ils se sentent utiles, ils ne deviendront pas mécontents, ce qui fera des ennemis en moins.

Surtout, il ne faut pas chercher à faire d’un État une dynastie. A un moment, il faut penser à une alternance. Kadhafi aurait pu préparer quelqu’un à sa succession, cependant pas forcement un membre de sa famille, mais il a voulu imposer son choix à son peuple.

Un autre point non moins important: Je crois que Kadhafi a fait aussi l’erreur de beaucoup compter sur les autres leaders africains, pensant que son histoire d’union africaine avait réussi, et qu’il pouvait en tirer profit à travers un soutien de ces leaders africains, car je suis sûr qu’il ne comptait pas sur les pays arabes. Or, les leaders africains, eux n’étaient pas encore à un tel état d’esprit et de niveau de solidarité.Aissa au poium

                                   Dr. Aïssa Halidou lors d’un congrès panafricain à Munich

Une nation souveraine ne se construit qu’avec le peuple et non pas par un soutien extérieur impérialiste.                             

7. Il y a t-il actuellement un chef d’État sur le continent africain qui peut être vu comme un exemple pour vous? Et qui est votre idole dans l’histoire panafricaine?

Dans l’actuel état des choses, et vus les critères un peu vastes du panafricanisme, c’est difficile de citer des noms. La majorité des leaders africains actuels sont encore sous le joug impérialiste. Ils sont plus préoccupés à avoir le pouvoir ou à vouloir le conserver à tout prix et vivent souvent dans la logique qu’ils ont tant besoin du soutien de leurs « maîtres colons » qu’ils font tout pour l’avoir, quitte à signer des accords insensés ou à vendre les richesses de leurs pays à vil prix. Et ça, c’est contraire au panafricanisme, car le panafricanisme est avant tout anti-impérialiste.

Dans la logique panafricaine, une nation souveraine ne se construit qu’avec le peuple et non pas par un soutien extérieur impérialiste. Donc, lorsque les bases sont faussées, les problèmes sont programmés des deux cotés: avec le peuple qui sera insatisfait et avec les « amis » en soutien qui réclameront la contrepartie de leur soutien. Mais s’il faut absolument citer des noms je citerais: Afwerki, Mugabé, Bouteflika et Kagamé. Même s’ils ne sont pas des modèles parfaits, je crois qu’eux au moins sont maîtres de leur politique interne et ils m’ont l’air plus nationalistes, patriotiques et anti-impérialistes.

Pour ce qui est de mon idole dans l’histoire du panafricanisme, c’est plus simple: c’est Sankara, bien que je reconnais qu’il s’est inspiré de Nkrummah et que Nkrummah était le plus grand intellectuel et un visionnaire panafricain hors pair. Mais, j’aime beaucoup ce courage que Sankara a eu de dénoncer les choses ou d’exprimer ce qu’il ressent. Nkrummah était plus stratège, mais un peu trop politicien à mon goût, alors que Sankara était plus pratique et un vrai révolutionnaire. C’était un bon orateur, qui avait aussi beaucoup de respect pour la femme. Je le trouve très impressionnant. S’il était encore en vie, Mariam aurait sûrement à faire à moi (rire).

8. Sans une monnaie commune et avec le Franc CFA, le panafricanisme que vous prônez a-t-il des chances de devenir une réalité dans un avenir raisonnable ?

 Le combat du panafricanisme est pour la restauration de la fierté africaine. Un changement est nécessaire en Afrique mais il ne sera pas possible si l’on reste dans le pessimisme. Pour pouvoir réaliser un rêve, il faut d’abord y croire, c’est très important. Et si c’est pas réalisable dans un avenir raisonnable comme vous le dites, peu importe le temps que cela prendra. L’essentiel c’est d’en être conscient et continuer à travailler pour atteindre l’objectif.

Dans l’esprit panafricain, il ne faut pas s’attendre chaque fois à profiter tout de suite des fruits d’une lutte ou d’une action. Il faut voir loin, c’est ça la vision panafricaine. Quand Nkrummah voulait faire construire le barrage d’Akonssombo, il s’était heurté à tout genre d’empêchements, mais comme il était convaincu que c’est un bienfait pour sa nation et pour la génération future, il s’est imposé. Voyez ce que représente le barrage d’Akossombo aujourd’hui pour le Ghana, c’est l’oeuvre de Nkrummah. Mais est-ce que c’est lui qui en profite aujourd’hui, vous conviendrez avec moi que non.

Au Niger, un tel projet était planifié depuis des décennies, mais ça traîne toujours, parce que les différents dirigeants nigériens ont un autre agenda qu’ils considèrent plus important que d’avoir ce genre de visions lointaines. Bref, je suis d’avis qu’un bon leader de lutte, au delà des visions, doit savoir patienter et savoir travailler pour laisser un héritage mémorable et profitable pour le peuple, même après des générations.

Le Franc CFA constitue une entrave pour le développement économique de l’Afrique.

9. Pourquoi ne pas commencer par renoncer au franc CFA?

La monnaie n’est pas l’unique point à revoir dans le combat panafricain et je pense que l’Afrique est sur le bon chemin. La jeunesse africaine prend de plus en plus conscience et commence à thématiser ces différents thèmes. Elle s’organise et dénonce les maux dont souffre le continent. C’est le plus important. Le reste viendra avec le temps. C’est un mécanisme qui suit son cours normal. Il ne faut pas se presser. Tôt ou tard, les leaders africains finiront par ouvrir les yeux et seront obligés de voir la réalité en face pour revenir à ce que veut le peuple ou le peuple se soulèvera contre eux. C’est comme ça qu’on s’est libéré de l’esclavage et de la colonisation, donc le néocolonialisme c’est juste une question de temps. Il n’y a pas un peuple qui a tant souffert comme le peuple africain, mais il n’y a pas un peuple aussi vaillant que le peuple africain. Donc, je suis confiante que les africains viendront à bout de l’impérialisme et du néocolonialisme.

Avant, aucun chef d’état africain ne pouvait parler de cette monnaie, le franc CFA. Mais cela est devenu un sujet d’actualité aujourd’hui. Récemment, même le président tchadien Idriss Déby a su le thématiser, ce qui n’était pas le cas dans les années antérieures. Cependant, pour un vrai changement radical, je crois plus en la jeunesse africaine plutôt qu´en les leaders. Et là je tiens à remercier tous les frères et soeurs, camarades de lutte pour le travail extraordinaire et les efforts remarquables qui sont déployés un peu partout pour la conscientisation de cette jeunesse, dans ce précis cas de la monnaie CFA, particulièrement le Prof. Agbohou. Il y a quelques années, c’est avec lui que j’ai compris l’enjeu, la problématique et l’entrave que constitue cette monnaie pour le développement économique de l’Afrique.

Mais comme je vous le disais tantôt, le franc CFA n’est pas le seul problème de l’Afrique, ainsi j’exhorte chacun de nous à continuer à apporter sa contribution dans son domaine d’expertise. Si on ne peut pas le faire dans les gouvernements de nos pays respectifs, il faut se former et échanger pour pouvoir renforcer nos connaissances et notre engagement.

10. Apparemment, en plus des fraudes électorales, il semble être devenu une mode de disqualifier les adversaires politiques par des inculpations. Avec le cas assez ridicule de Moïse Katumbi au Congo-Kinshasa et dernièrement, la singulière campagne en prison de Hama Hamadou au Niger. Comme vous êtes nigérienne pouvez vous nous donner un peu plus de précisions et votre avis sur ce cas précis du Niger?

Je suis certes nigérienne, mais je ne suis pas juriste. J’avais moi-même fait recours à des amis juristes pour mieux comprendre la situation. Car le cas de Hama Hamadou est devenu un sujet politico-juridique complexe et très délicat qui a divisé beaucoup de nigériens.

De ce que j’ai pu retenir de cette affaire de trafic de bébés, il y a eu une affaire de criminalité dans laquelle lui et sa femme sont impliqués et qu’en matière criminelle la poursuite pénale peut avoir lieu même s’il n´y a pas de plainte des victimes et ou de leurs proches. Mais dans un tel cas, c’est le procureur seul qui a le monopole d’une poursuite pénale, exception faite des petits délits comme insulte et autres, où il doit y avoir un plaignant avant qu’il aie une poursuite. Bon, maintenant dans ce cas de Hama Hamadou, je ne sais pas si la poursuite était une initiative du procureur de la République du Niger ou pas. Mais toujours est-il que dans les deux cas, je trouve que Hama Hamadou est sensé être mieux averti que quiconque que ses adversaires politiques ne vont pas lui faire cadeau d’une telle duperie. En matière de pouvoir, la concurrence est farouche. Je peux comprendre qu’il aime bien sa femme et a voulu lui faire plaisir, mais il n’aurait pas dû oublier qu’il est avant tout un homme politique. Personnellement, j’étais choquée de le savoir impliqué dans une telle affaire. Je le croyais plus rationnel que ça. C’est triste qu’il soit maintenant condamné à un an d’emprisonnement, mais c’est aussi le risque du «jeu de la politique». Mais je crois que l’affaire n’est pas encore terminée, ses avocats ont droit de faire recours et je crois qu’ils vont le faire. Suis tout autant curieuse que vous de savoir comment cette affaire va se terminer.

 

11. Vous travaillez beaucoup avec différentes communautés africaines ici, mais on n´a aucun écho de vos activités avec la communauté nigérienne, qu´elle en est la raison?

Votre remarque n’est pas tout à fait vraie. Je crois que cela est dû au fait que la communauté nigérienne ici est un peu plus reservée. Néanmoins, on se retrouve entre nous et on organise des activités surtout sociales et culturelles ensemble, pas de politique panafricaine, là vous avez raison. La politique au sein de cette communauté se limite à la politique nigérienne. Cependant, quand j’étais Secrétaire Générale de l’Association des Nigériens en Allemagne (ANA), il y avait certains qui venaient à nos conférences. Il y en a même qui on eu à se déplacer de Hambourg à Munich pour assister au congrès panafricain. Mais je crois que c’était plus pour me soutenir que par conviction. Je pense, toutefois, que ça va bientôt changer, car même au Niger, l’esprit panafricain est entrain de gagner du terrain.

12. L´Europe pousse le Niger, situé sur le parcours des jeunes qui traversent la méditerranée, à la création de camps de rétention pour freiner ce flux migratoire. Est-ce la meilleure solution?

Dire que c´est l´Europe qui pousse le Niger dans cette histoire de construction de camp de rétention, je trouve que c´est victimiser et rendre l´État nigérien irresponsable. On ne peut pas continuer à blâmer l´Europe pour ce genre de choses. L´État nigérien a sa part de responsabilité dans cette histoire et il faut qu´on le reconnaisse. Reste à savoir ce qui le pousse à prendre une telle décision.

Mais ce qu’il faut savoir: les migrants n’ont aucun intérêt à se voir arrêter ou à camper à mi-chemin de leur parcours migratoire et quoi que l’État nigérien promette aux pays européens, la migration est un phénomène qu’on ne peut pas empêcher, car il est naturel et humain.

Depuis la nuit des temps, il y a toujours eu des mouvements des peuples à la recherche d’une vie meilleure. L’Afrique et l’Europe sont géographiquement deux continents très proches, mais économiquement très différents. L’écart est trop grand entre les conditions de vie africaine et européenne. Ce fossé de richesse absolue et de pauvreté extrême est pratiquement l’une des raisons principales qui pousse les africains à migrer vers l’Europe.

Pour y remédier, il faudrait songer à créer un certain équilibre. Ce qui revient à thématiser la misère et la pauvreté en Afrique, l’exploitation et la mauvaise gérance des économies et des richesses africaines, les crises politiques et les crises de guerres, sans oublier les effets néfastes du changement climatique. Sinon, tant qu’il y aura la pauvreté et le désespoir en Afrique, ce phénomène continuera. Les gens qui sont prêts à risquer leur vie dans le désert du sahara, dans les prisons libyennes ou dans la mer méditerranéenne, y sont poussés par le désespoir. Une victime de guerre, un persécuté politique, quelqu’un qui a vu son père ou sa mère mourir sous ses yeux parce qu’il n’a pas les moyens de payer les frais de médication, peut difficilement être dissuadé d´aller tenter sa chance ailleurs.

13. Comment trouvez-vous le stationnement des bases militaires occidentales au Niger?

J´en éprouve de la frustration. Imaginez-vous seulement une seule seconde le fait inverse: une base militaire nigérienne en France, en Allemagne ou aux USA, serait-elle tolérée par la population française, allemande ou américaine? Si ces pays-là veulent vraiment aider à sécuriser la vie des nigériens ou des africains comme ils le prétendent, ils n’ont pas besoin de stationner au Niger ou dans n’importe quel autre pays africain, mais il aurait été plus simple et plus honnête de le faire plutôt sous forme de formation ou d’aide logistique, matérielle ou même financière. Le Niger regorge assez de jeunes gens, qui s’ils sont bien formés sont capables de bien défendre la nation nigérienne.

Je ne suis pas d’avis qu’un pays africain ait besoin de forces étrangères européennes ou américaines pour assurer sa sécurité. C’est une question de souveraineté. Les africains doivent apprendre à se débrouiller seuls au lieu de chaque fois tendre la main, voire même à bafouiller leur souveraineté ou dignité. Quand il y a eu la guerre en ex-Yougoslavie, est ce que les européens ont fait appel à une force africaine? Entre l’Afrique et l’Europe, lequel des deux regorge le plus de ressources humaines? Lequel des deux a plus de jeunes capables d´être incorporés dans l’armée?Aissa_12

                              Dr. Aïssa Halidou lors d’une conférence panafricaine à Munich en 2011

 

La diaspora déplore le manque de structures d’accueil et d’ intégration en Afrique.

14. Ne pensez-vous pas que la diaspora devrait jouer un rôle plus actif pour renforcer la démocratie en Afrique et aider au développement?

Évidemment, ce serait la meilleure des choses, c’est aussi cela le combat panafricain. L’importance de la diaspora pour la prospérité et la restauration de la dignité du continent africain, donc des africains, a été le combat de toute la vie de Marcus Garvey. Il a prôné une collaboration de l’ensemble de la diaspora africaine (y compris nos frères et soeurs afro-américains et des îles caraïbes) pour que l’Afrique puisse bénéficier du transfert de compétences de ses filles et fils de cette diaspora et mieux prospérer dans un tel contexte de constellation William Dubois, par exemple, est mort au Ghana. Il n’était pas en tourisme là-bas, beaucoup ne le savent pas. Il a vécu ses dernières années au Ghana et était un très proche conseiller de Nkrummah.

Avec une telle conception, on serait loin de ces guerres tribales et ethnocentristes qui font tant de ravages sur le continent. Mais ce sont seulement les grands visionnaires qui le savent ou le conçoivent comme tel et le leadership africain actuel manque malheureusement de visionnaires. Il n’arrive même pas à faciliter le retour de la diaspora de notre génération. Il devait y avoir des structures d’accueil pour faciliter le retour et l’intégration de la diaspora. Je connais pas mal de jeunes qui ont étudié ici et ont voulu rentrer et cela n’a jamais marché car aucune structure n’existe pour faciliter le retour de ces citoyens. Ces derniers finissent par rester ici en Europe ou immigrent vers le Canada et souvent par perte de repères. Le retour devient encore plus difficile malgré la volonté.

Souvent ce sont seulement les « fils et filles à papa » qui y retournent. C’est dommage pour l’Afrique, car la diaspora peut apporter beaucoup de know-how au peuple africain. En exemple, rien qu’à Hambourg, je connais pas mal d’ingénieurs d’origine camerounaise qui travaillent chez Airbus et construisent des avions, quelle perte énorme pour l’Afrique au profit de l’Allemagne! Mais là, on ne peut pas blâmer l’Allemagne, car c’est pas sa faute si les pays africains ne font rien pour récupérer leur filles et fils. Imaginez-vous tous ces fils et filles en Afrique, le potentiel que ça aurait représenté pour le continent?

15. Ces dernières années, il y a eu une importante montée de l’extrémisme de droite un peu partout en Europe. Cela est-il dû aux vagues importantes de réfugiés arrivées ces dernières années en Europe?

La menace de l’extrême droite est certes d’actualité en ce moment avec toutes ces vagues de réfugiés qui viennent en Europe. Mais en réalité c’est aussi une conséquence de l’ingérence politique extérieure européenne et occidentale. Parce que si vous regardez bien de près, ces pays d’où ces réfugiés viennent, que ce soit pour des raisons économiques ou de guerre, il y a toujours eu une ingérence occidentale dans leurs pays d’origine. Les pays occidentaux ont toujours eu leurs mots à dire dans la déstabilisation de ces pays. J’appelle ca déstabilisation, parce qu’après chaque intervention militaire, c’est l’anarchie totale qui a été laissé en place et les populations souvent en proie à des exactions de tout genre ou à l’extrémisme religieux.

Si on prend le cas de la Libye, quand Kadhafi était encore en vie, bien qu’il était « dictateur », vous avez vu des libyens venir demander l’asile ou se réfugier ici? Non! Il existait un système étatique et même social comme ici en Europe en Libye. Mais aujourd’hui, les libyens quittent leur pays pour aller se chercher ailleurs, y compris les autres immigrés des pays au sud du sahara qui étaient là-bas. La majorité de tous ces gens venus de Lampédusa vivaient paisiblement en Libye mais ils se sont retrouvés ici et beaucoup d’autres sont morts en méditerranée. Ce qui ont survécu, beaucoup d’entre eux sont encore traumatisés et dans des situations irrégulières avec un avenir incertain ici. J’en connais pleins à Hambourg et à Berlin, sûrement que vous en connaissez aussi à Cologne.

On veut combattre l’extrême droite en Europe, mais les gens ne se posent pas souvent la question sur les causes ou les sources de cet extrémisme. Il faut que cela soit analysé clairement, sinon cela se répétera comme on le voit aujourd’hui encore avec le cas de la Syrie. Au lieu de se plaindre de l’arrivée des réfugiés, il aurait était plus efficace de s’opposer aux interventions militaires et trouver d’autres solutions alternatives et la majorité de ces réfugiés seraient restés chez eux. Il faut qu’on fasse un bilan rétrospectif de ces interventions, se demander: qu’est ce que sont devenus l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, après les interventions militaires? Et aujourd’hui la Syrie? Sinon, demain ce sera quelque part d’autre.

En tout cas, je suis d’avis que s’il y a dictature ou oppression, c’est aux populations concernées de se soulever contre leur oppresseur ou dictateur. Même si ça ne va pas bien, c’est mieux que le chaos et l’anarchie avec toutes ces pertes en vies humaines, ces mouvements migratoires et cette misère.

16. Avec cette année électorale en Europe, les élections en France et en Hollande vous n´avez pas la crainte que l´élection d´un candidat de droite ne puisse avoir une incidence sur la diaspora africaine?

La crainte est toujours là mais je me dis que nous sommes déjà dans un cadre où on sait à quoi s’attendre. Il faut être sur nos gardes et voir comment s’organiser pour lutter contre.

Si les populations occidentales décident de changer de régimes et veulent se donner un régime d’extrême droite, nous n’y pouvons rien. Nous ne sommes que des minorités. C’est à elles de décider qui elles veulent comme dirigeants. Nous ne pouvons apporter que notre contribution pour diminuer le plus possible les effets néfastes de leurs décisions. Nous devons chercher ce qu’on peut faire pour ne pas que cela ait des incidences à notre encontre.

La preuve, comme récemment aux USA, beaucoup ne s’attendaient pas au triomphe de Trump. Mais il est élu et on n´y peut rien changer. Mais ce qui est sûr, je ne peux pas m’imaginer Frauke Petry comme chancelière en Allemagne. On est très loin de ça. L’Allemagne est un pays qui a beaucoup souffert de l’extrémisme nazi, et je crois que les allemands ont bien appris leur leçon qu’ils ne peuvent plus donner de chance à aucune autre forme d’extrémisme que ce soit. Le danger que l’extrême droite prenne le pouvoir était beaucoup plus attendu en Autriche, mais elle a échoué. On attend de voir ce qu´il en sera en France  avec Marine Le Pen. En Hollande, Geert Wilders vient d´échouer. Dans les autres pays c’est pas aussi relevant que ça, mais néanmoins il faut rester vigilant.

17. Il est constamment reproché aux Présidents africains de vouloir faire plusieurs mandats successifs. Alors qu’on constate cette année qu’en Allemagne la chancelière Angela Merkel brigue un quatrième mandat. Quelle analyse en faîtes-vous?

Personnellement, je n’ai rien contre le fait que la chancelière Merkel brigue un quatrième mandat, bien que j’aime pas trop son parti, je la trouve très compétente pour l’Allemagne. Mais si on veut prendre l’exemple sur l’Allemagne en comparaison avec les pays africains dans un tel cas, il faut remarquer que la constitution allemande n’interdit pas à la chancelière de briguer un quatrième mandat. Contrairement à la constitution de beaucoup de pays africains, particulièrement ceux des anciennes colonies françaises, qui sont les bons élèves de la France et qui ont tout copié de la constitution française sans penser aux réalités africaines.

Aucun chef d’état en occident ne peut remédier aux maux de l’Afrique.

18. À propos de la France, il y aura bientôt les élections. Quel candidat pensez-vous pourrait aider l’Afrique à sortir de la Françafrique. Qui souhaiteriez-vous qu’il soit élu.

Que ce soit en France ou ailleurs en occident, je pense qu’il n’y a aucun chef d’état en occident qu’on pourrait en tant qu’africain et panafricain dire qu’il peut remédier aux maux de l’Afrique. Il serait naïf d´y penser. C’est une erreur fatale de le croire. Cela doit être clair dans la tête des africains et leurs leaders politiques. Donc tous ceux qui vont venir, je pense qu’il faut seulement faire avec. C’est surtout le retour de Sarkosy que je ne voulais pas, mais il n’a même pas pu résister aux primaires.

Pour la diaspora africaine en France et selon le brainstorming actuel des candidats, je tendrais probablement vers Macron, non pas que j’ai espoir qu’il va changer quelque chose, mais je pense qu’il est un peu porteur d’espoir pour la jeunesse française et politiquement je le trouve un peu plus intéressant que les autres. Il m’a l’air de quelqu’un qui sait ce qu’il veut.

19. L’un des candidats favoris aux élections présidentielles en France, François Fillon est accusé de détournements de fonds. Quelle analyse vous en faîtes, quand on sait que les dirigeants africains sont souvent considérés comme les plus corrompus par les presses occidentales?

Je trouve cela très regrettable que les français tolèrent la candidature de Fillon, qui n’est d’ailleurs pas le seul dans ce genre d’affaires sales de corruption et de népotisme et qu’on sait que la France est l’un des pays qui aime bien jouer à l’apôtre moral pour d’autres pays, alors que les brésiliens ont fait partir Rousseff, malgré tout ce que le Parti du Travail a fait pour le peuple brésilien à travers Lula.AISSA et LULA

                            Dr. Aïssa Halidou avec l’ancien Président brésilien Lula Da Silva à Berlin

 

Vous me rappelez justement une des interviews de Louis Farrakhan avec un journaliste américain qui faisait remarquer que le Nigeria est le pays le plus corrompu au monde et Farrakhan lui a démontré qu’il n’y a pas un pays plus corrompu que les USA. Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais quand vous analysez bien certains faits, comme quand on mène des guerres pour des intérêts économiques nationaux ou quand on achète des matières premières à vil prix, vous allez remarquer que la corruption est tellement institutionnalisée dans certains pays occidentaux qu’elle ne se fait plus visible, tellement elle est normale. Néanmoins, je trouve qu’elle doit être condamnée partout, surtout si les biens de l’État sont en jeu.

20.  Quel est votre dernier mot envers les africains en général et la diaspora africaine ici en Europe ?

Il faut continuer à avoir espoir qu’il y aura un lendemain meilleur pour l’Afrique et les africains, y compris la diaspora. L’espoir est source d’énergie, l’énergie est le moteur qui conduit vers l’objectif et chacun de nous doit apporter sa contribution, de quelque nature que ce soit.

Apollinaire SÉRY

ivoirois.com

 

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