En Côte-d’Ivoire, la scène politique se retrouve une fois encore monopolisée par un faux débat généré par une habitude, propre à la classe politique, du raisonnement à l’envers et de l’obsession du bouc-émissaire.

Pour ceux qui ont déclenché ce débat, le président Henri Konan Bédié et ses partisans qui approuvent la dénonciation publique qu’il a faite du pillage des ressources naturelles ivoiriennes, par des non-nationaux organisés parfois en bandes armées, seraient des ivoiritaires et des chantres de la xénophobie.

L’IMAGINAIRE COLLECTIF DES ÉTRANGERS VIVANT EN CÔTE-D’IVOIRE EN QUESTION

Pour le non-national ayant bâti sa réussite dans l’exploitation cacaoyère, il doit son bien-être en terre ivoirienne à la prétendue « paresse des autochtones » de la zone forestière.

Les conditions culturelles et structurelles permissives dans lesquelles s’est faite la politique d’immigration sous Félix Houphouët-Boigny ont ancré dans l’imaginaire des immigrés une perception collective de la Côte-d’Ivoire qu’ils affectionnent. L’immigré de la deuxième génération (post-coloniale) relie son bien-être en terre ivoirienne à une série de conditions ayant prévalu durant la période faste du pays.

En effet, pour le non-national ayant bâti sa réussite dans l’exploitation cacaoyère, il doit son bien-être en terre ivoirienne à la prétendue « paresse des autochtones » de la zone forestière. De même, le détaillant ou semi-grossistes du commerce urbain relie sa réussite au désintérêt culturel que les nationaux ont développé durant le « miracle ivoirien » pour les activités marchandes. Et enfin pour les grands financiers, qui se sont hissés au sommet de la chaine manufacturière ou tertiaire, la Côte-d’Ivoire est ce pays où quand on a de l’argent, on peut tout se permettre et tout avoir. Cette conviction est cristallisée par la corruption administrative rendue endémique dans l’immédiat après-dévaluation, où la préoccupation de joindre les deux bouts de chaque fonctionnaire l’a malheureusement emporté sur les intérêts de la patrie.

La troisième et dernière génération d’immigrés arrivés en Côte-d’Ivoire à la faveur de la rébellion relie sa réussite rapide au fait de détenir des armes et d’évoluer en bandes organisées.

Et enfin, on a la troisième et dernière génération d’immigrés arrivés en Côte-d’Ivoire à la faveur de la rébellion. Ceux-là relient leur réussite rapide en terre ivoirienne au fait de détenir des armes et d’évoluer en bandes organisées. Les Burkinabés ayant colonisé la réserve forestière du mont Peko et les groupes d’orpaillage clandestin sont à classer dans ce courant de la dernière heure. Au-delà de ces conditions purement économiques, la particularité sociologique du pays qui fonde à leurs yeux le climat social idyllique, c’est le manque d’homogénéité culturelle qui fait, par exemple que le sahélien peut facilement se fondre dans le décor, en se confondant au Malinké avec qui il partage des similitudes ancestrales.

En raison de ces constructions mentales qu’ils se font de la Côte-d’Ivoire qui leur a réussi, ces immigrés de la seconde et de la dernière génération interprètent systématiquement toute velléité de changer de paradigme comme une ALERTE ROUGE. Ce choix de rester cramponné à la Côte-d’Ivoire des années fastes (ou des zones CNO), aujourd’hui réduite à un fantasme mental, n’est pas rationnel parce qu’il ne prend pas en compte le PRINCIPE DE MUTATION TRANSFORMATIONNELLE DES NATIONS.

ACCEPTER QUE LA CÔTE-D’IVOIRE DE 2019 NE SOIT PLUS CELLE DE 1970 (OU DE 2002).

Toute nation, dans son cycle d’évolution historique subit un processus transformationnel, comparable à celui de l’enfant, qui passe progressivement de l’âge de conscience à l’âge adulte. Le contexte social, politique et économique de la Côte-d’Ivoire a non seulement muté depuis la crise de l’endettement de 1982, mais l’a surtout été d’une manière brutale et accélérée. L’explosion démographique, l’amenuisement des ressources naturelles, la surpopulation urbaine avec l’apparition des premiers bidonvilles, et la faillite de l’État-providence ont refaçonné les fondements du pays et avec, les mentalités collectives des ivoiriens.

De plus, chaque accélérateur d’histoire a aussi engendré une réforme qui, à chaque fois, a d’avantage éloigné cette Côte-d’Ivoire si chère aux immigrés. La crise de la dette de 1982 a engendré la carte de séjour ; l’échec des PAS et la dévaluation qui a suivi en 1993 ont favorisé l’émergence de la préférence nationale et de son corollaire qu’est le concept de l’ivoirité ; et enfin la rébellion armée de 2002 à 2011 a entraîné dans son sillage le spectre de l’autochtonie.

Même si cet État de droit se préoccupe de protéger l’étranger, il s’assure aussi de lui montrer sa place, dans les limites des droits et devoirs afférents à son statut.

Mais le plus grand des bouleversements a été surtout la faillite de l’État-providence, qui a engagé ipso facto le pays sur la trajectoire de la construction d’un État de droit. Or, contrairement à l’État-providence de Felix Houphouët-Boigny qui mettait tous les habitants du pays dans le même moule, l’État de droit a justement pour vocation de distinguer l’Ivoirien de l’étranger. De plus, même si cet État de droit se préoccupe de protéger l’étranger, il s’assure aussi de lui montrer sa place, dans les limites des droits et devoirs afférents à son statut. Ce n’est donc ni la faute à l’ex-premier ministre Alassane D. Ouattara, ni la faute à l’ex-président Henri K. Bédié, qui ont juste eu la (malchance ?) de se trouver à la tête de l’exécutif au moment où cette mutation était en cours. Après, faire le procès à chacun de ces deux dirigeants pour avoir essayé d’en tirer des dividendes électoraux est un autre débat.

LE CHOIX FAIT PAR CERTAINS ÉTRANGERS DE RESTER PRISONNIER D’UN PASSÉ RÉVOLU

La Côte-d’Ivoire n’est plus cet eldorado laissé en friche par la « paresse des autochtones ». Cette Côte-d’Ivoire-là n’e-xis-te-plus!!! Il faut s’y faire.

Le recours massif à la fraude sur les CNI illustre ce refus d’accepter le passage de l’État-providence, où « tout le monde était même chose », à l’État de droit où l’Ivoirien a des privilèges que l’étranger ne peut avoir. De même, le fait de continuer à convoyer des colons Burkinabès dans les réserves forestières ivoiriennes et l’affluence de groupes d’orpaillage clandestins s’interprètent comme un autre exemple de ce rejet dans l’imaginaire des immigrés, qui refusent d’accepter que la Côte-d’Ivoire ne soit plus cet eldorado laissé en friche par la « paresse des autochtones ». Cette Côte-d’Ivoire-là n’e-xis-te-plus !!! Il faut s’y faire.

Parce qu’au final, si on ne peut pas refaire l’histoire, on peut au moins s’adapter aux bouleversements qu’elle nous impose. Les négateurs de cette tendance mutationnelle de la Côte-d’Ivoire doivent accepter et se faire à l’idée que le pays né en 1960, a grandi et affiche aujourd’hui des traits saillants, pas toujours agréables mais si caractéristiques du processus de maturation d’une nation. Face à ce changement, il y a deux attitudes à avoir :

1/ Soit on accepte ce processus et on s’y adapte PARCE QU’ON AIME CE PAYS, pas seulement pour ce qu’on peut recevoir de lui ou de ses habitants, mais PARCE QU’ON NE S’IMAGINE PAS VIVRE AILLEURS.

2/ Soit on refuse de d’intégrer les bouleversements et on interprète chaque nouveau signe de changement comme de la xénophobie, du chauvinisme ou je ne sais quelle autre expression gaillarde. Dans ce cas, le problème ne se trouve pas du côté des ivoiriens, qui ont fini par comprendre que leur pays a changé et ont révisé leur rapport à l’étranger.

Mais le problème se trouve alors du côté des non-nationaux qui refusent catégoriquement de faire le deuil d’une Côte-d’Ivoire qui n’existe plus que dans leur imaginaire collectif peuplé de fantasmes.

Dr BANGALI N’goran
Historien, enseignant-chercheur

ivoirois.com

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