À LA UNE ACTUALITÉ POLITIQUE — 07 août 2019

Le jour de l’inauguration de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) en Gambie, le 15 octobre 2018, le discours de Fatou Bensouda semble plein de clarté. La procureure de la Cour pénale internationale (CPI), de nationalité gambienne, souligne d’abord combien le travail de cette Commission – chargée de faire la lumière sur les graves violations des droits de l’homme commises sous la dictature militaire de Yahya Jammeh, entre juillet 1994 et janvier 2017 – sera « crucial pour l’avenir de ce pays et pour le renforcement de l’Etat de droit dans lequel cet avenir peut être garanti »…

Pourtant, nombreux sont ceux, dans l’assistance, qui sont indisposés, voire choqués de la présence de l’invitée d’honneur. Ceux-là ont en tête le passé gambien de la procureure, devenue une figure sur la scène judiciaire internationale. Car celle qui, depuis quinze ans, en tant que procureure adjointe puis procureure de la CPI, est censée personnifier une certaine droiture morale et le souci impérieux des victimes, a jadis fidèlement servi et défendu, pendant des années et aux plus hautes fonctions judiciaires, la dictature de Jammeh qui est aujourd’hui mise à nu par la Commission vérité.

Fatou Bensouda est devenue procureure à Banjul, la capitale gambienne, en février 1994, cinq mois avant le coup d’Etat qui porte de jeunes militaires au pouvoir, avec à leur tête Yahya Jammeh. Elle a 33 ans. Dès 1995, elle est directrice adjointe des poursuites. Elle est promue avocate générale principale l’année suivante. Puis elle devient adjointe du procureur général et secrétaire juridique de Jammeh, répondant directement à ce dernier. Et en 1998, elle est nommée procureure générale et ministre de la Justice (la fusion des deux fonctions est courante dans les pays à tradition Common Law), poste qu’elle occupera deux ans.

Ainsi, sous les six premières années de la dictature, Fatou Bensouda connaît une carrière fulgurante et remarquable pour atteindre les plus hautes fonctions nationales judiciaires et politiques dans le domaine de la justice, sous un régime où ce système judiciaire est marqué par de MULTIPLES et GRAVES VIOLATIONS DE DROIT, LA PRATIQUE SYSTÉMATIQUE DE LA TORTURE, LA FABRICATION DES PREUVES, LES DÉTENTIONS ILLÉGALES, LES DISPARITIONS FORCÉES ET LES MORTS EN DÉTENTION.

Fatou Bensouda quitte son pays en 2002, où elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda avant d’intégrer la CPI deux ans plus tard. Une fois éloignée du pouvoir, elle n’émettra jamais la moindre critique contre la dictature qu’elle a servie, malgré les sollicitations de la diaspora. En janvier 2016, pressée par le journaliste Tim Sebastian de dénoncer les violations des droits de l’homme en Gambie, lors de l’émission télévisée « Conflict Zone » sur Deutsche Welle, elle répond :
– « Je ne vais pas faire de déclaration sur les problèmes politiques survenant dans les pays.

– Il ne s’agit pas de politique. Il s’agit d’abus. Il s’agit de meurtres, il s’agit de tortures.

Est-ce que ce sont des crimes qui tombent sous ma compétence ? Telle est la question », se contente-t-elle de conclure.

C’est ce passé et ce silence qui expliquent que, le 15 octobre dernier, de nombreux Gambiens trouvent particulièrement inapproprié qu’elle soit invitée à inaugurer la Commission vérité en Gambie. Et c’est cette part de vérité qui a commencé à émerger des audiences publiques, ouvertes le 7 janvier dernier devant la TRRC, à Banjul. A ce jour, deux victimes ont directement mis en cause Fatou Bensouda alors que celle-ci était jeune avocate générale et directrice adjointe des poursuites. Voici leurs témoignages.

*Témoin 1: LE SUPPLICE DE BATCH SAMBA JALLOW

Samba Jallow

Le 12 octobre 1995, à 4 heures du matin, quatre soldats pénètrent de force dans le domicile de Batch Samba Jallow, un directeur d’école primaire récemment arrivé à Banjul depuis la province. Six autres membres des forces de sécurité encerclent la maison. Daba Marenah, un des chefs de la redoutée Agence nationale des renseignements (NIA) indique à Jallow qu’il comprendra les raisons de son arrestation une fois au siège de la NIA. Arrivé là, Jallow doit se déshabiller avant de s’asseoir sur une chaise en bois. « Je les ai vus apporter deux fils électriques ; ils ont reliés chacun de mes pieds à des prises », raconte-t-il, ce 23 juin, dans cette maison de Banjul où sa vie a basculé, il y a bientôt 24 ans.

Les membres ligotés, il reçoit des chocs électriques aux pieds (ses deux petits orteils n’ont plus d’ongle aujourd’hui) puis aux oreilles, dans le nez et sur les organes génitaux. La séance d’interrogatoires, parsemée de tortures, dure jusqu’à 23 heures. Un autre membre de la NIA, Baba Saho, le frappe sur la pommette avec la crosse de son pistolet. Emmené dans une autre pièce, on lui écrase un doigt. « Le tabassage et les insultes ne cessent pas », dit-il. Jallow est épuisé. « Donne-nous les noms que nous voulons ou on continue. Si tu meurs, ce n’est pas un problème », lui disent ses bourreaux. Le sol est jonché de bris de verre pour aggraver les blessures et la douleur. « Tout mon corps était coupé et meurtri », raconte-t-il. On le frappe sur la tête avec un bidon d’eau glacée. Il s’évanouit. « Parfois, j’entendais quelque chose, parfois rien. » On lui couvre également la tête d’un sac plastique avant de la lui plonger dans un seau d’eau. « Je ne savais pas si j’étais en vie ou mort. Mais c’est ce qui a suivi qui était le pire. J’avais besoin d’aller aux toilettes. J’y ai trouvé une tasse, qui sentait l’urine. Ils m’ont dit de boire mon urine ou de mourir. » On lui pince le nez, lui ouvre la bouche et lui fait boire son urine de force. Près de vingt-quatre ans ont passé mais à ce souvenir, l’ancien prisonnier se brise et, avec pudeur, plonge son visage entre les mains.

Puis les tortionnaires reviennent avec un couteau. « Ils m’ont allongé nu sur le sol. Ils m’ont dit que c’était l’heure de mourir. Ils m’ont coupé le corps depuis le bas des fesses sur tout le long de la jambe. »

Cinq journées passent, sans nourriture. « Ma tête cognait comme vous ne pouvez pas comprendre ». Il n’est pas inhabituel que, dans ces lieux de cauchemar, un moment d’humanité surgisse. Pour Jallow, ce geste viendra d’un garde, qui fut manifestement son écolier dans l’un des cinq établissements que Jallow a dirigés, et qui lui donnera discrètement deux comprimés – salvateurs, dit-il – de paracétamol.

Jallow est ensuite emmené dans un tombereau vers la station de police de Kotu. Puis il est transféré par les agents de la NIA à la caserne de Fajara. Là, il retrouve une soixantaine de détenus. Dix-huit prisonniers doivent partager un bol de nourriture et un gallon d’eau (4,5 litres). « C’est la ruée », décrit Jallow.

Il se passe 32 jours avant qu’ils ne soient emmenés devant un juge. Pendant toute cette période, ils n’ont pas le droit de se laver. Il découvre que les petites branches d’un oranger peuvent faire fonction de brosse à dents. « Nous étions si sales que les vautours venaient se nourrir sur nous. Les soldats devaient intervenir et les tuer », raconte-t-il.

AGGRAVATION DES CHARGES, VIOLATIONS DES DROITS

Jallow est accusé d’avoir participé à une manifestation qui avait eu lieu sur le chemin qui le menait à un rendez-vous avec l’organisation caritative Catholic Relief Services. Mais il se souvient surtout avoir été approché, quelques mois plus tôt, pour être candidat du parti de la junte dans sa région de Makumbaya, à quelque 260 kilomètres de Banjul. Il avait décliné, tout en confiant à ses solliciteurs son inquiétude à propos du comportement des militaires. « Je n’étais donc pas très bien vu », confie-t-il.

Le juge nigérian qui les accueille au tribunal est si choqué par l’allure des prisonniers qu’il ordonne qu’ils aillent se laver avant qu’il ne traite le dossier. De retour à la caserne, les détenus y trouvent quatre délégués de la Croix Rouge internationale, qui les interrogent et facilitent l’accès à une douche. « Ce fut une mauvaise expérience », raconte Jallow, « la saleté avait déjà fissuré la peau, c’était très douloureux. »

D’après un journal de l’époque, que Jallow a précieusement conservé, ils sont 25 à être déférés pour sédition dans ce dossier. Mais pour six d’entre eux – dont Jallow, nommé comme chef de file – le crime de sédition est abandonné au profit de celui, gravissime, de trahison. C’est Fatou Bensouda qui demande cette nouvelle charge. Pour cette poignée d’hommes, cela signifie qu’ils encourent maintenant la prison à vie ou la peine de mort. Et cela signifie que leur dossier doit être transféré à la cour suprême.

Cela ne s’oublie pas.

Le ressentiment de Jallow se nourrit donc du souvenir de celle qui défendait alors les intérêts de l’Etat au nom duquel on lui avait fait endurer tortures, conditions inhumaines, détention illégale et fausses accusations. « Elle a entendu que je parlais de la manière dont nous étions traités et du droit à avoir un avocat. Le juge m’a demandé de poser ces questions à elle. Elle savait très bien que nous avions besoin d’un avocat. Sa réponse a été : ‘Vous êtes accusé de trahison, vous n’avez pas ce temps-là’. Elle n’avait pas l’esprit coopératif ou aidant. Elle pouvait agir. Nous étions jetés dans ce hangar de tôle et de ciment, sans nourriture, sans eau et sans médicaments. Et elle ne disait rien. »

Selon le compte-rendu d’audience du journal Daily Observer, daté du 12 décembre 1995, Jallow, qui n’a eu connaissance des charges contre lui que la veille, se plaint effectivement à la cour de ne pas avoir accès à leur avocat. La procureure Bensouda répond en renvoyant la faute sur « les autorités compétentes ». Dans une réponse écrite à Justice Info, le 9 juillet, Fatou Bensouda « nie catégoriquement » le fait « qu’elle n’a exprimé aucune préoccupation quant au manque d’accès aux avocats ».

Treize mois se passent, pendant lesquels la détention est prolongée sans que le dossier de l’accusation ne se remplisse. « Elle n’a pas présenté la moindre preuve. Elle a dit qu’elle l’apporterait. On l’attend encore aujourd’hui. Il n’y en avait aucune. Ils essayaient de recruter des membres de la NIA pour servir de témoins », explique Jallow.

En novembre 1996, les élections si craintes par les putschistes sont passées et un groupe de militaires se présente à la caserne. « Les charges ont été levées, vous êtes libres, sous conditions », disent-ils aux prisonniers. Ces conditions sont au nombre de cinq, assez redondantes, se souvient Jallow : ne pas s’occuper de politique, ne pas se réunir à plus de trois personnes dans la rue, ne pas participer à des réunions politiques, ne pas apporter de soutien à quiconque occupant une responsabilité dans un parti politique, ne pas appartenir à un parti politique…

« Elle avait peur du régime », dit aujourd’hui Batch Samba Jallow, âgé de 68 ans, en évoquant Fatou Bensouda. « Elle aurait pu démissionner ; beaucoup ont démissionné, ils ne voulaient pas faire partie de ce régime. Mais elle voulait quelque chose de plus gros. Etre ministre », attaque-t-il. « Elle n’est pas le genre de personne qui aide les gens quand ils sont dans le besoin, politiquement. Le jour de l’ouverture de la TRRC, quand elle est venue, nous étions très en colère. »

– « Devrait-elle, selon vous, être appelée à témoigner ?

– Elle le sera.

– Qu’espérez-vous qu’elle dise ?

– On devrait l’interroger sur les choses qu’elle sait. Pourquoi n’a-t-elle pas œuvré réellement sur les dossiers des Gambiens ? Elle a été contactée par la diaspora gambienne pour parler publiquement après qu’elle a quitté le pays. Elle n’a pas répondu. Jamais.

– Ne pensez-vous pas qu’elle devait suivre les ordres ?

– Si vous suivez de mauvais ordres, alors vous êtes faite pour le job.

– Et si elle refuse de venir témoigner ?

– Alors c’est autre chose. Les Gambiens sauront qu’elle a caché beaucoup de choses. »

Source: justiceinfo.net
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