À LA UNE ECONOMIE POLITIQUE — 04 avril 2018
Si la mise en examen d’un ex-chef d’Etat français n’a rien d’anodin, cette affaire de financement d’une campagne électorale par l’ancienne Jamahiriya, ne représente pourtant que l’écume d’un dossier tentaculaire et toujours brûlant.
Les sommes en jeu, entre 20 et 50 millions d’euros, selon les sources, 38 000 euros, d’après Nicolas Sarkozy, sont ridicules au regard des montants spoliés à l’Etat libyen par les pays de la coalition arabo-occidentale qui ont mené la guerre de 2011.

Montage photo IVERIS

 

Dans le brouhaha médiatique qui a suivi la mise en examen de l’ex-Président, l’auteur de ces lignes qui connaît bien ce dossier ( lire l’intégralité de l’enquête publiée en 2013, Libye le casse du siècle ), a retenu deux phrases (1). La première est l’une des charges retenues contre Nicolas Sarkozy « recel de détournement de fonds publics libyens ». Ce mot « publics » pourrait être considéré comme une simple précision, en réalité c’est un élément capital. Il ne s’agit pas d’argent privé obtenu auprès « d’un dictateur sanglant qui s’apprêtait à faire couler des rivières de sang à Benghazi » mais bien de fonds d’Etat libyens appartenant aux citoyens de ce pays (2). Il faut remercier la justice française de l’avoir rappelé, ce fait est trop souvent occulté.  

La deuxième phrase à laquelle il faut prêter attention est celle prononcée par Mofta Missouri, ancien traducteur du Guide, lors d’une interview accordée à RFI. Evoquant Nicolas Sarkozy, il déclare : « … cet homme est un homme corrompu, qui a été à la solde d’autres puissances, comme la Libye et comme le Qatar. » Le Qatar a joué un rôle central à la fois dans la guerre de 2011 et dans la disparition de dizaines de milliards de l’Etat libyen (3). Ce pays a servi d’intermédiaire direct entre la France et le Conseil National de Transition libyen (CNT), un organisme qui s’est auto-dissout en août 2012 et avec lui se sont évaporés une partie des avoirs de l’Etat libyen gelés par l’ONU puis dégelés par certains Etats au profit des « rebelles ». C’est à Doha, que les « révolutionnaires » avaient créé, dès 2011, la structure ad hoc pour recevoir les fonds, le Temporary Financial Mecanisme  (TFM), une institution illégale au regard du droit international, où siégeaient néanmoins un représentant du Qatar et un représentant de la France.  

Nicolas Sarkozy n’a jamais rompu les liens avec cet émirat. Selon plusieurs organes de presse français, en mars 2013, il avait été question que le Qatar lui offre 500 millions d’euros pour créer un fonds d’investissement. En novembre 2017, le Président ivoirien, Alassane Ouattara a confié une mission de lobbying à l’ancien Président français, celle de renforcer les investissements et les financements qataris en Côte d’Ivoire. Comment un ex-chef d’Etat, détenant les secrets de la nation et bénéficiant de tous les privilèges affectés au titre de son ancienne fonction, peut-il être un intermédiaire entre deux Etats étrangers ? Si ce n’est pas illégal aux yeux du législateur, c’est à minima, surprenant. Cela est d’autant plus singulier eu égard à son rôle dans la guerre en Côte d’Ivoire qui a permis d’installer Alassane Ouattara au pouvoir. Autre sujet d’étonnement : alors que les juges ont imposé un contrôle judiciaire strict à l’ex-président lui interdisant de se rendre dans quatre pays, Libye, Egypte, Tunisie Afrique du Sud, ils n’en n’ont pas ajouté un cinquième, le Qatar. C’est pourtant là que se trouvent quelques-unes des nombreuses clés ouvrant les coffres forts des mystères autour de l’argent public libyen évaporé dans la nature.  

Comptes et légendes, la suite…

Lors de l’investigation réalisée en 2012-2013, le montant des avoirs libyens irriguant le système financier international, banques et entreprises étrangères, était estimé à 400 milliards de dollars. Profitant du chaos libyen et de la non-représentativité des autorités, tous ceux qui bénéficient de ces fonds les ont fait prospérer, puisqu’ils rapportent des intérêts, dans la plus grande opacité. L’enquête a été rendue kafkaïenne à la fois par le mutisme général, Etats, Nations Unies, Commission européenne, banques etc. et par les structures obscures créées par Muammar Kadhafi. En effet, pour contourner les embargos sous lesquels était ce pays durant de nombreuses années, la Jamahiriya utilisait des hommes de paille, des prêtes noms, des circuits financiers complexes.  

Pendant plus de quatre années, rien ou presque n’a alimenté ce dossier. Mais le 8 mars dernier, la surprise est venue de Belgique. Le journal Le Vif.be titrait : « Dix milliards de fonds libyens gelés en Belgique par l’ONU évaporés ». Et le magazine en ligne de poursuivre : « Plus de 10 des 16 milliards d’euros de fonds libyens, gelés en Belgique en 2011 par l’ONU, ont mystérieusement quitté les comptes d’Euroclear Bank entre fin 2013 et fin 2017. Pourtant, aucune autorisation de dégel n’a été accordée par la Trésorerie du SPF Finances. Où est passé l’argent ? Les Affaires étrangères se taisent dans toutes les langues. » Les journalistes concluent leur article fort intéressant par une question essentielle : « pourquoi les Nations Unies ont-elles imposé un blackout sur ces transferts de fonds qui empêche tout contrôle parlementaire ? » Il a y a fort à parier qu’ils n’auront aucune réponse…

Une semaine plus tard, le 15 mars, d’autres Etats de la coalition arabo-occidentale sont pointés du doigt et le quotidien Sputnik s’interroge à son tour : « Les Emirats arabes unis auraient-ils fait main basse sur 50 milliards de dollars de fonds de Kadhafi ? » Le journal moscovite citait un haut fonctionnaire libyen pour qui ces fonds n’auraient pas été détournés mais serviraient à financer les opérations militaires de leurs alliés en Libye, notamment celles du général Haftar. Un trésor de guerre, pour financer la guerre ? Quoi de plus logique !  

De nouveaux éléments viendront-ils éclaircir ce dossier ? Rien n’est moins certain. Tant que les Nations Unies, les Etats, la Commission européenne entretiendront le mystère autour de l’argent public libyen, le chaos perdurera. Aucun pays occidental détenant des milliards dans ses banques ou dans ses entreprises n’ayant intérêt à ce que Tripoli soit dirigé par un gouvernement fort qui demanderait des comptes et par conséquent des remboursements qui permettraient de reconstruire un pays détruit par la guerre de 2011.

 

Leslie Varenne

(1) https://www.iveris.eu/list/etudes_et_rapports/53-le_tresor_du_guide 

(2) Dans son dernier livre, « Guerres humanitaires ? Mensonges et intox » Rony Brauman démonte point par point les fake news colportées par les Etats, notamment par la France, qui ont conduit à l’intervention de l’OTAN en Libye

(3) Pour en savoir plus, lire dans l’enquête les chapitres intitulés Le festin des vainqueurs et Dix milliards de dollars dans les limbes
 

 

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